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Sylvie Zilka, sage-femme formatrice

Former des sages-femmes en 2016 : réflexions sur une fonction mutante

Quand Paul Cesbron m’a sollicitée pour communiquer dans le cadre de nos rencontres, je me suis demandée de quelle façon j’allais regarder mon exercice de sage-femme formatrice, de quelle place, avec quelles lunettes (qui ne sont pas celles d’une historienne, d’une sociologue, d’une anthropologue, mais bel et bien celles d’une sage-femme, qui, comme nous avons plaisir à le faire régulièrement, partagerait une forme de science humaine avec d’autres spécialistes) ?


Je le remercie de m’avoir conduite à cet arrêt pour envisager mon activité professionnelle de plus loin et peut-être (?) de plus haut. Après réflexion, j’ai fait le choix de partir de ma trajectoire et de vous inviter à partager mes constats, et surtout, mes interrogations.

Mon récit débute en 1975. Après un bac C, ce qui me convient alors est de faire des études dans le secteur de la santé, mais courtes, et auprès des femmes. Je ne connais pas de sage-femme, j’ai peu de représentations du métier. Dans l’impossibilité d’intégrer une école de sages-femmes parce que trop jeune (j’ai moins de 18 ans), je m’inscris en faculté de médecine. Les dates des partiels de juin coïncident avec celle du concours d’admission à l’école de sages-femmes de Dijon ; pas d’hésitation, ni de deuxième choix possible alors.

Diplômée en 1979, j’exerce pendant quatre ans dans une clinique privée (faute d’emploi dans le secteur public en région Bourgogne). Dès que possible, je retrouve la place de la sage-femme, plus autonome à mes yeux, dans une maternité publique de Saône-et-Loire. Mon besoin d’évolution se sent vite enfermé dans les carcans organisationnels (les postes d’encadrement sont alors confiés à des sages-femmes en fin de carrière, qui me paraissent freiner toute initiative). Je passe le concours d’admission à l’école de cadres sages-femmes, puis une année de formation, pour me mettre à une place où je pense pouvoir agir efficacement, au sein d’une équipe dont l’entente est particulièrement cordiale. Le vent de l’industrialisation ne souffle pas encore dans les maternités, on rêve de management participatif entre deux groupes Balint, on parle un peu gestion, mais surtout projets, communication. Le baromètre obstétrical est au beau fixe…

En 1988, je suis nommée « surveillante-chef », terme révélateur qui évoluera en « sage-femme cadre ». Plutôt que de surveiller, il s’agira pour moi de « veiller sur », veiller au grain, prévoir, organiser, répondre, avec, surtout, la préoccupation déjà, de la formation, en équipe et individuelle, pour évoluer, connaître, « penser » davantage ce que nous faisons, apprendre encore et répondre mieux aux attentes des femmes. Je conserve une activité clinique, en assurant une pratique d’échographies et de consultations, clinique à laquelle je ne veux pas renoncer, même si cela représente une surcharge de travail. Veiller sur des femmes... Et des nouveau-nés.

En 1996, changement de structure, pour encadrer une « Unité Mère-Enfant : maternité et pédiatrie ». Les décrets périnataux de 98 se déploient… Un regroupement de maternités nous contraint à un mariage forcé avec une structure privée aux valeurs antagonistes. Je change de décor, pour une maternité « de type 1 », activité réduite, en Lot-et-Garonne ; ce sera l’occasion d’un travail avec l’association « Femmes-Sages-Femmes » et Farida Hammani… de rencontres : Paul Cesbron, Chantal Birman… Je suis arrivée à la case Société d’Histoire de la Naissance en passant par le Sud-Ouest !

En 2006, la proposition d’une place de sage-femme formatrice à Toulouse arrive à point nommé : la direction du centre hospitalier veut m’imposer la gestion d’un pôle dont la lourdeur m’aurait cantonnée exclusivement à une fonction administrative. Nous y voilà : dans un autre monde, celui de « la pédagogie », dans lequel je nage depuis dix ans et qui m’amène au cœur de notre sujet : comment regarder cette place, ses missions, ses évolutions, comment la penser pour la tenir ?

Hier : flash back

Les sages-femmes de ma génération intégraient une école hospitalière, suite à une sélection par concours, organisé par la DRASS, niveau 1ère/Terminale D (chimie, physique, biologie, et dissertation). La formation en trois ans est exclusivement intra-hospitalière (programme de 1973, faisant suite au BEPC+3 ans en 1943). En 1976, nous sommes en internat obligatoire, et tenue 24 h/24 : voiles, puis calots, tabliers, matériel en poche, repérables et étiquetées (nom et années brodés sur l’uniforme) ; à mi-chemin entre le couvent et la caserne, nous répondons « présentes », de jour comme de nuit, et intégrons « sagement » notre identité de sage-femme : efficace, rapide, ayant des connaissances, et surtout du bon sens… Les « monitrices » d’alors nous apprennent à rentrer dans le moule, elles sont crédibles et dignes d’être nos modèles, ou bien nous attendons que ça passe… entre deux fous rires, comme on peut en avoir à 20 ans. Trois années sans difficulté d’apprentissage, occupées à absorber sans recul les pratiques du CHU de rattachement.

Les enseignements sont alors axés uniquement sur les aspects somatiques, l’hygiénisme est galopant (c’est l’avènement du matériel à « usage unique »), la technique est en pleine expansion (monitorage, imagerie…). L’anesthésie péridurale se pratique à titre exceptionnel (pour les épouses de médecins suivies par les patrons). Pas de cours de sciences humaines, mais de nombreux actes, une pratique solide, clinique, tant en obstétrique qu’en gynécologie. Et, c’est important : en 1976, les services d’IVG se mettent en place dans les hôpitaux publics.

Entre ce temps-là et celui d’aujourd’hui…

Des réformes successives ont eu lieu avec notamment :
- 1982 : accès des hommes aux études : il n’entraîne pas de masculinisation de la profession (ni de lisibilité accrue, ni de crédibilité, ni de reconnaissance comme certains l’ont évoqué). Les garçons, admis par défaut, sont plutôt à la traîne côté résultats, mais très souvent élus délégués de promotion pendant leurs études ; une fois diplômés, ils optent majoritairement pour une pratique libérale, l’encadrement, l’échographie et l’enseignement. Leur proportion est estimée à 2,42 % du corps professionnel en 2014 (1) (2).
- 1986 : la durée des études est portée à 4 ans.
- 2001 : instauration d’un programme en deux cycles (physiologie/pathologie) qui prépare la configuration Licence Master Doctorat (LMD).

Aujourd’hui versus hier

À ce stade, je vous invite à un « va et vient comparatif » entre 1976 et 2016. Les élèves sages-femmes sont à nouveau exclusivement des filles depuis l’instauration en 2010 d’un concours spécifique pour la "maïeutique". Elles sont plus âgées : si on ne fait qu’une année de PACES et un parcours sans faute (un petit tiers), on est diplômée à 23 ans (je n’avais pas 21 ans lors de mon diplôme). La dissonance âge/maturité est d’autant plus nette. Elles expriment le sentiment, pour certaines, d’appartenir à une élite, celle qui a traversé la sélection, mais aussi celle qui a fait le deuil d’un projet d’études médicales, plus valorisantes socialement. Yvonne Knibiehler, dans Accoucher… (2007) évoque l’origine sociale des élèves sages-femmes des années 70 : classes moyennes, études supérieures, mais courtes…

Aujourd’hui, en 2014, les étudiants se destinant aux carrières médicales sont d’un milieu économiquement plus élevé que les autres. En filière sages-femmes, l’ascenseur social est inversé : on trouve des enfants de médecins, vétérinaires, pharmaciens, enseignants, n’ayant pas passé le filtre de l’année de sélection pour médecine…

Nous étions tout juste sorties du lycée, même si une proportion déjà non négligeable (1/3) avaient fait un PCEM1, et nous acceptions docilement la discipline quasi militaire, en lui trouvant quelques échappatoires...Nos amoureux avaient une tignasse aux épaules, des chemises à fleurs, des « pattes d’eph », les leurs sont plus souvent rasés, percés, tatoués. C’était Giscard, une loi Weil toute neuve, Stediril® sur les lavabos des plus délurées…

Aujourd’hui, encore aux prises avec une adolescence prolongée, elles veulent une sexualité sans risque (comme nous) et, exigence supplémentaire, sans contraintes et sans hormones, qu’elles diabolisent souvent, alors qu’elles étaient notre planche de salut. La perspective d’une maternité ? Lointaine, éventuellement... Quant aux prolapsus et autres cancers, des histoires de femmes d’un âge qu’elles n’envisagent pas… ou dans tellement longtemps ! (d’où, peut-être la baisse d’intérêt pour la gynécologie, en dehors des aspects contraceptifs ?)

Percutées par Mai 68 dans l’enfance, notre conscience politique était plutôt en jachère, à quelques exceptions près, ce qui me semble inchangé. Deux à trois passionarias par promotion sont déjà repérables, engagées au sein de l’Association locale et nationale des élèves sages-femmes (longtemps présidée par un garçon…). Lors de nos trois années exclusivement hospitalières, la « brutalisation du corps des femmes et des nouveau-nés », (cf. Marc Girard, SHN, juin 2013) est déjà à l’œuvre dans les maternités : épisiotomies systématiques (présentées comme préventives), monitorages, électrodes internes vissées ou agrafées sur le scalp fœtal, capteurs de pression, ficelage progressif des femmes sur les « tables » d’accouchement, montée en présence (puissance ?) des obstétriciens, des pédiatres, mais surtout des anesthésistes ; les lieux de naissance s’apparentent progressivement, dans les CHU, à des salles d’opération. Faute de modèle différent et d’espace de pensée, nous nous sommes appropriées ces pratiques, non sans une certaine fierté ; le « tout sécuritaire » était en marche !

Aujourd’hui, les futures sages-femmes arrivent dans des structures où la surmédicalisation est à son comble ; certaines sont immédiatement sensibles à l’arrogance médicale, aux violences des pratiques, des propos, des situations. Elles ressentent les ambiguïtés et les exigences de leur place : être en mesure de montrer, de savoir ce qui est bon pour les femmes, sous prétexte qu’on porte « la » science et une blouse rose. Côté théorie, abreuvées deux heures par jour d’un enseignement médical de qualité, notre génération a potassé avec bonheur le précieux Précis d’Obstétrique de Merger, et visait le diplôme, synonyme de travail, de reconnaissance et de liberté. Aujourd’hui, selon leurs éducations respectives, elles manifestent des difficultés croissantes à intégrer une école à dimension familiale, à accepter les contraintes, les exigences (présence obligatoire en cours et en stage). Elles photographient leurs emplois du temps, en protestant assez souvent, car comment l’apposer à « une vie sociale » intense ? La soirée hebdomadaire rituelle et très arrosée du jeudi rend les vendredis pénibles… Elles « transfèrent » les cours sur leur portable (ce sont les enseignants qui fournissent un écrit), et calculent méthodiquement comment valider leur semestre à moindre note. Le résultat, le combien, reste plus important que le pourquoi, le comment.

S’il est enfin question d’éthique, de psychologie, de sociologie, on peut se demander si la mécanique obstétricale ne devient pas ringarde à l’ombre des écrans… Le mot à lui seul est concret, sent le cambouis, le travail manuel, l’intérieur du corps-machine…

Enfin, les étudiantes doivent être « initiées à la recherche » ; elles rédigent un mémoire de fin d’études dont les exigences sont multiples et croissantes, pour se conformer à celles de l’Université, mais sont presque toutes dysorthographiques ; elles peuvent sans complexe construire des phrases sans verbe, manquent de méthode ; le vocabulaire disponible est pauvre et conformé : elles parlent par exemple de « gestion » (!) de l’accouchement. La sensibilité et l’intelligence sont là, mais les mots font défaut (surtout ceux de trois syllabes et plus) pour exprimer et partager les idées, et la rédaction du mémoire devient un véritable supplice tant pour elles que pour nous qui les accompagnons.

Entre pédagogie et andragogie

Le moment des études s’apparente pour les étudiantes sages-femmes à une période de sevrage ; en témoignent les objets de transition (bouteilles d’eau-biberons, téléphones/cordons ombilicaux indispensables), qui sont progressivement mis à distance au cours de la formation. C’est une période de confrontation : à la violence de la vie, dès ses débuts, à la maladie, la vieillesse, la dégradation physique et mentale, aux pathologies gynécologiques… qui relève plus d’une transformation que d’une formation ; une véritable maturation (avec des transformations physiques, notamment dans le trimestre qui précède le Diplôme D’État), un « sas » entre l’adolescence et la vie d’adulte. On peut penser que ce passage a toujours revêtu cette part d’initiation, avec ses mises à l’épreuve, ses renoncements et ses bénéfices.

À côté des futures sages-femmes, il y a les futures mères

En 40 ans, les paramètres médico-sociaux de la maternité ont changé, avec une diversification des méthodes de contraception, un accès facilité à l’IVG (même si les chiffres stagnent), le RU 486, le délai porté à 14 semaines, le remboursement. Les filles font des études plus longues, plus souvent supérieures. L’âge de la première maternité est plus tardif (retard à l’immersion dans le monde du travail, des adultes, des parents…), avec une diminution du nombre d’enfants par femme. Les couples ont recours plus fréquemment aux techniques de PMA. Il y a davantage de prématurés, de césariennes, d’extractions instrumentales, une médicalisation galopante, un gigantisme des maternités-plateaux techniques…

Mais… les épines ne manquent pas dans le jardin des mères

Ce sont des pénalisations plus ou moins déguisées pour les femmes du fait de leurs maternités dans un contexte économique défavorable : précarité des emplois, surtout en l’absence de qualification, déphasage entre le niveau d’études, les diplômes requis, les aspects concrets du travail et les salaires (3). Il y a un matraquage médiatique insidieux qui normalise l’image d’une référence féminine anorexique, sportive, professionnelle, mère parfaite… et au demeuran, séduisante, séductrice, quoi qu’il advienne ! Les grossesses sont rares, programmées, idéalisées, « sécurisées », mais sous surveillance rapprochée, les accouchements sont déclenchés, aseptisés, insonorisés, « protocolisés », en série, expéditifs… L’allaitement maternel est quasi incontournable et prolongé, pour se valoriser enfin et tisser une expérience maternelle originale (« artisanale » ?). On observe un isolement croissant des mères, un réseau familial physique remplacé par un réseau social virtuel… Et dans ce tourbillon, où chacune tente de garder le fil de sa féminité et de sa maternité, tricotées en couple dans les meilleurs cas, qu’est-ce qui demeure inchangé  ?

Les besoins fondamentaux sont toujours les mêmes

- Être écoutée, dans sa réalité, mais aussi son histoire, son imaginaire, on pourrait dire dans sa globalité,
- être entourée, contenue,
- être accompagnée médicalement, guidée, conseillée, éclairée sur le chemin, plutôt que surveillée et « prescrite », « ordonnée », prise en soins plutôt que prise en charge,
- être respectée, dans son corps, mais aussi dans son temps, son espace, ses valeurs, ses intuitions.

C’est, me semble-t-il, à ces besoins là, si elle peut les mesurer pendant sa formation, que la sage-femme peut répondre encore aujourd’hui. Pour ce faire, malgré les écueils qui sont nombreux, les études de sages-femmes doivent restées axées sur l’essence, l’identité actuelle de la profession.

Qui sont les 22 000 sages-femmes françaises ?

Soit 11 558 hospitalières, 5 600 libérales, 2 668 secteur privé et 1 052 territoriales, d’après l’Ordre National des sage-femmes françaises en janvier 2015 (4). Deux colloques parisiens récents (avril 2014 et 2015) ont été consacrés à ces questions : Qui est la sage-femme ? Où est la sage-femme ? Il est difficile de tracer son portrait en quelques mots…

Sur le versant symbolique. Comme « midwife », elle est « entre deux » (H. de Gunzbourg (5)), entre nature et culture, entre la mère et le nouveau-né, entre la vie et la mort, entre la femme et le « médical », elle est à la jonction, au passage.

Initiatrice, elle révèle la femme à sa féminité, à sa maternité, elle est à ses côtés pour lui permettre d’accéder à sa puissance, dans l’intime, et pour autant, pour une fois, sans rapport de force ou de séduction.

Ses savoirs ne s’inscrivent pas du côté du « logos », de la règle (incompatibilité/ protocoles), du reproductible, mais du côté de l’événement, et, comme le dit Sylvain Missonnier (2), « d’une matrice essentielle à l’exercice de son art, en ne clivant pas ce qui touche au soma et à la psyché ».

Sur le versant social, elle est Femme (ou homme s’identifiant à une femme, yin et yang dansant subtilement à cette occasion), indissociable des femmes, de leur corps, de leur cause. Elle reste enviée et menaçante pour le patriarcat et le pouvoir médical.

Elle s’inscrit dans une tradition humaniste, à l’opposé de l’accélération spatiale et temporelle actuelles. Je rejoins et j’appuie Chantal Birman lorsqu’elle dit : « L’essentiel du métier ne s’inscrit pas dans l’urgence (1). » Le temps des femmes est cyclique, la maturation, les transformations profondes sont lentes, celles qui font d’une graine un fruit, et d’une jeune femme une jeune sage-femme.

Sur le plan pratique (de ses pratiques)

Ses compétences réglementaires se conforment progressivement à ses activités historiques (contraception, avortement). En parallèle, son autonomie à l’intérieur des hôpitaux ne fait que diminuer (cadences, morcellement du travail, protocoles, logique de peur, de risque médico-légal). Yvonne Knibiehler écrit également, dès 2007, qu’« elle y est contrainte de servir des valeurs qu’elle ne partage pas ».

La profession reste en France morcelée, les revendications de salaire et de statut n’aboutissent pas : hétérogénéité, manque de dialogue, non respect mutuel (hospitalières/libérales)... Que de difficultés à faire corps pour celles qui dès l’origine, n’ont pas pu faire corporation… ! (Jeanne Bethuys (6))

Cependant, deux points positifs sont à souligner, en lien avec le contexte économique et politique actuel :
- la reprise de l’activité libérale (1/3 des effectifs pour 2030, si la tendance se poursuit),
- l’expérimentation (enfin !) des Maisons de Naissance, qui redonneront, en les extrayant de l’hôpital qui les a effacées, une identité visible aux sages-femmes françaises. Restent entiers les points noirs de la nomenclature indigente et des exigences assurantielles…

Au chapitre de nos écueils, il nous faut rappeler les paradoxes dans lesquels les choix politiques et pédagogiques successifs nous ont conduites, et qui sont notre lot dans la formation actuelle. Depuis 1988, nous subissons une sélection commune avec les études de médecine ; expérimentation à Grenoble d’une admission par classement utile après le concours de fin de PCEM1, généralisée à tout le territoire à partir de la rentrée 2003. Cette étape concrétise le choix, pour la formation, d’insister sur le statut médical de la profession en France, particularisme qui ne colle pas jusqu’à présent avec reconnaissance et autonomie ! Être para-médicale (à côté des médecins, ce qui est le cas) ne signifie pas être en dessous. Les sages-femmes françaises s’accrochent à ce malentendu…

À partir de 2011 a lieu l’intégration universitaire affichée dans le système LMD, avec application d’un nouveau programme. Celui-ci reprend le précédent (2001) sur le fond, mais l’année de médecine (on dit « commune aux études de santé ») est valorisée dans le cursus ; à l’issue du 1er cycle, un « Diplôme de Formation Générale en Sciences Maïeutiques (DFGSM) » est délivré, qui ne permet pas d’exercice professionnel, mais est reconnu au grade licence et permet des ré- orientations éventuelles.

Le diplôme D’État est reconnu au grade de Master, des admissions sur dossier (« passerelles ») sont possibles ; admission en MA2, MA3 pour des étudiantes issues d’autres filières : elles se révèlent anecdotiques (3 places par an pour les 5 écoles du grand Est). L’accent est mis sur la possibilité de poursuivre parallèlement un « parcours recherche », pour débuter un troisième cycle au sortir des études sans se risquer dans l’exercice de la clinique. Cette possibilité n’est choisie que par 1 à 2 % des étudiantes, et se heurte à des contraintes organisationnelles majeures.

Au regard des avantages qu’on peut voir dans cette évolution, on peut aussi avoir quelques réserves :
- ces changements portent sur la forme, mais très peu sur le fond, les contenus.
- les exigences et le temps consacrés à la discipline « recherche » augmentent au détriment de la pratique professionnelle (moins de 15 semaines de stage sur l’ensemble de la formation).
- le « découpage » du temps se conforme au modèle universitaire (MA2 à MA5/Stage « pré-professionnel » - ayant failli s’appeler « interné », par fascination, encore, pour le modèle médical - de 20 semaines) et génère un retard à l’immersion, à l’identification professionnelle, à l’engagement dans la formation.
- les contraintes des modèles d’évaluation, de validations universitaires (logiciel APOGEE), multiplication des instances décisionnaires, jargon universitaire, programmation des enseignements mutualisés incompatible avec le volume très supérieur de formation clinique pour les élèves sages-femmes.
- le « re-baptême » (changement de nom, à l’instar des enfants adoptés ? ou négation de l’identité ?) : disparitions de l’école et de la sage-femme au profit du « département de Maïeutique » ; l’élève s’élève au rang d’étudiante, élite intellectuelle rescapée d’un concours qui érige la compétition, la mémorisation et la rapidité en qualités requises pour soigner son prochain…

Avec quels tuteurs, quelles options, quelles valeurs, former aujourd’hui des sages-femmes, pour répondre aux besoins des femmes d’aujourd’hui ?

Au bout de ce cheminement dans un décor montagneux, en creux et bosses, je me suis tournée vers les étudiantes pour m’éclairer.

Après un mois dans l’école, les étudiantes parlent ainsi de la sage-femme formatrice : « Elle impose une rigueur et offre la possibilité de se développer, d’acquérir les compétences exigées. Elle aime son métier (certaines disent « avec passion ») et tient à ce que les nouvelles puissent exercer dans les règles de l’art, se sentent à l’aise, qu’elles s’approprient le métier de manière personnelle, elle se soucie d’assurer la relève. Elle se rend disponible, elle sait écouter, et répondre aux questions les plus inattendues, elle aide à prendre confiance, à acquérir de l’autonomie… Elle a un très beau rôle de passeur, important et large ; apprendre un métier, c’est plus qu’apprendre un cours : il y a les gestes, l’état d’esprit ; il faut beaucoup d’attentions. Elle soutient, elle aide, elle guide, elle rassure, elle encadre, elle est proche et intimidante, elle a de l’expérience (de mère aussi), de la maturité, qu’elle partage avec nous, elle nous enrichit (valeur ajoutée++). Elle nous donne des clés. »

À l’autre bout du chemin, les diplômées de l’année se retournent et disent : « Accompagnement, compagnonnage, éducation, connaissances, organisation, évaluation, soutien, réseau (elles font le lien entre les différents acteurs de la formation, avec les différents lieux), transmission des savoirs du cœur de métier… Elles nous guident pas à pas, nous ouvrent clairement l’esprit sur une autre manière de voir l’obstétrique, l’importance du respect de la physiologie, les alternatives à l’allopathie. »

Cette fonction, menacée à brève échéance, du fait du luxe et des dangers qu’elle suppose, serait donc encore précieuse, aux yeux de celles qui l’exercent, mais aussi à ceux des élèves… Dans le petit échantillon recueilli, l’accent n’est pas mis sur l’ampleur des compétences théoriques, mais nettement sur les compétences pédagogiques et humaines qui permettent à l’étudiante de « s’élever », en sécurité, jusqu’au niveau requis ; c’est ce que j’entends là d’une part, et ce que j’en ai compris. Les formatrices contiennent et créent du lien, de la cohérence, donnent forme aux sages-femmes qui bourgeonnent : fragiliser ce ciment-là peut donc constituer un levier efficace.

Le luxe de la fonction, c’est le temps : le temps consacré, dédié et non pas volé, rescapé des cadences hospitalières ; l’indécence de la fonction, c’est sa spécificité, le compagnonnage de féminin à féminin, la transmission de savoirs parallèles aux sciences médicales, qui s’inscrivent davantage dans le registre du sensoriel que de l’intellectuel, de l’intuition que du raisonnement ; il s’agit d’apprendre à savoir ce qu’il va advenir.

Pour tenir cette place, les labels universitaires ne sont pas primordiaux. Ce serait faire fausse route que de s’aveugler à la lumière de ce phare-là, de s’y accrocher comme à l’unique façon d’être vues et de survivre. Notre rôle doit être aussi, pour quelques chercheuses, rares, d’évaluer nos pratiques pour les rendre compatibles avec les connaissances scientifiques valides du moment.

Mais l’urgence est de préserver les conditions matérielles, l’expertise professionnelle des passeuses : il s’agit de donner aux élèves du cœur au ventre, le sens de l’engagement, le sens de l’événement. Ceci ne pourra jamais se réduire à un enseignement, fût-il universitaire. La tâche s’apparente davantage à un art, important puisqu’à l’origine de nos vies, maltraité, parce qu’intimement lié au féminin. Il est possible peut-être d’apprendre à raisonner devant un écran, mais je sais qu’on n’y apprend pas à toucher : les savoirs relationnels et corporels nécessitent d’être incarnés. L’humain est fier de son cerveau, mais se reconnaît jusqu’ici à ses mains habiles et sensibles ; à travers le temps, l’accoucheuse préhistorique, historique, et la sage-femme contemporaine ont ce point commun : une pratique du toucher, du sentir et de l’écoute avec les doigts, depuis une place bien identifiée.

Au fil du temps, on peut penser qu’il y a toujours eu des sages-femmes pour en former d’autres : par compassion, modélisation, compagnonnage, et ceci depuis l’âge de pierre… Au XVIIIe siècle, quand le royaume se préoccupe de démographie, certaines s’identifient davantage à cette mission. Puis, au XIXe siècle, sont créées les « écoles de sages-femmes » et leurs « maîtresses sages-femmes ». Viennent ensuite les « monitrices », terme décrié, mais pourtant bien trouvé pour celle qui montre, qui apprend à conduire, à se conduire.

La version actuelle de formatrice à la française vit ses dernières années : à moyen terme (10 ans ?), avec l’intégration universitaire de la formation et les réductions de moyens visés, ne subsistera qu’une « RPDM : responsable pédagogique du département de maïeutique » par région ; elle sera une administrative qui organisera la formation derrière son ordinateur… Souhaitons qu’elle ait été un jour sage-femme et qu’elle s’en souvienne.

Les sages-femmes à l’œuvre dans les structures, les Maisons de Naissance, et les libérales seront en charge complète de l’apprentissage du métier auprès des femmes… bénévolement. La rémunération des maîtres de stage, y compris pour le stage pré-professionnel de 20 semaines en 5e année, n’est toujours pas d’actualité ! Il ne suffit pas d’intégrer un cursus LMD pour changer l’image d’une profession de femmes, mal payées, qui se forment mutuellement par dévouement « intrinsèque ». On peut se dire que le paradoxe est encore plus choquant : les sages-femmes enseignantes qui ont travaillé à cette évolution ont été dans l’incapacité de mesurer cet écart…

Pour conclure, une série de questions, auxquelles nous pourrons apporter des éléments de réponses ensemble.

En s’implantant, les robots modifient nos relations entre humains, et nous ont rendus moins tolérants à l’attente ; les femmes et les sages-femmes contemporaines s’accommodent mal de la naissance, de son rythme, du lâcher-prise, des renoncements successifs liés à la maternité. La technologie est la magie du siècle, avec ses avancées, mais elle modifie notre rapport au temps et aux autres. Elle substitue une forme de pénibilité à d’autres : accélération permanente, prévisibilité, performance, effacement du domaine privé, de l’intimité, dans une gangue de données exploitables.

Comment surfer sur cette vague-là avec « l’imprévisible événement de la naissance » ?

Ferons-nous le choix de laisser les outils disponibles aujourd’hui à leur place, c’est-à-dire à notre service et non l’inverse ?

Ferons-nous définitivement celui d’une substitution de nos sensations, de nos intuitions, de nos perceptions, essentielles dans nos façons de venir et d’être au monde, par des évaluateurs numériques externes, qui déterminent des conduites stéréotypées en fonction de paramètres mesurables et mesurés, pour toujours plus d’efficacité, d’uniformité ?

Comment revendiquer du temps, de l’artisanat, du compagnonnage ?

Comment faire survivre ces valeurs face à une révolution biologique, génétique, technologique, qui permettra demain de contourner totalement le corps et le corporel dans la reproduction humaine ?

Principales références bibliographiques :

1. Christine LAMIABLE, « Dossier : Sage-femme, pourquoi une identité si fragile ? », Profession Sage-Femme, août 2015.

2. Géraldine MAGNAN, « Bientôt moins d’hommes dans la profession », Profession Sage-Femme, septembre 2015.

3. Contact Sages-Femmes, janvier 2015.

4. Yvonne KNIBIEHLER, « La maternité pénalise toujours les femmes », Elle, 26/09/2014.

5. Hélène DE GUNZBOURG, « Introduction du colloque : Où est la sage-femme ? », 27/03/2015.

6. Jeanne BETHUYS, « La sage-femme au service des pouvoirs », La Lettre (revue des sages-femmes libérales), été 2015.