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Agnès ECHENE

Féminisme et maternité : le roman de Mélusine

Agnès ECHENE a une formation en sciences politiques, en philosophie et en psychologie. Elle est chercheuse en Anthropologie Culturelle à l’EHESS de Toulouse et sa recherche porte sur « Sexualité et Parentalité en Occident, à travers sa littérature ». Elle explore les premières littératures écrites (premiers romans du Moyen Age, Tristan et Yseult, Perceval, Chrétien de Troyes). Elle est conteuse et directrice de La Dive Compagnie. Elle écrit des articles et a fait des conférences sur Féminisme et Maternité, notamment un article paru dans les Dossiers de l’Obstétrique et Lien social sur le thème : « Mères, allomères, commères ». « Allomères » est un terme anthropologique pour désigner les mères périphériques, comme les grands-mères, les tantes, les cousines, les nourrices, et toute personne très proche de l’enfant et établissant avec lui au quotidien des liens de familiarité.


L’histoire de Mélusine commence par l’histoire de sa mère, la fée Présine. Un prince rencontre Présine à la fontaine, tombe amoureux d’elle, la demande en mariage, ce qu’elle accepte à une condition : « Si vous voulez me prendre pour femme, vous devez me jurer que si nous avons des enfants ensemble, vous n’essaierez pas de me voir pendant mes couches et ne ferez rien dans cette intention. » Mais le roi ne peut tenir sa promesse lorsqu’il apprend que Présine a accouché et il se précipite dans la chambre pour embrasser sa femme et ses trois filles qui venaient de naître, Mélusine, Mélior et Palestine. À l’instant, la reine dit : « Fourbe, tu as manqué à ta promesse et cela te portera malheur ! Tu m’as perdue à tout jamais. » Elle prend alors ses trois filles avec elle et s’évanouit dans les airs, on ne la revoit jamais plus dans le pays. Le roi devient fou, les filles grandissent, leur mère leur apprend ce qui s’est passé à leur naissance, et les filles décident de se venger. Elles capturent leur père et l’enferment dans une montagne magique où il meurt. L’aînée des trois filles, Mélusine, se voit, en punition, condamnée par sa mère à avoir tous les samedis une queue de serpent Un jour, à la fontaine, elle voit arriver un jeune prince, Raymondin, qui, fasciné par sa beauté, en tombe amoureux et la demande en mariage ; elle accepte à la condition qu’il ne cherche jamais ni à la voir, ni à savoir ce qu’elle fait le samedi. Il promet, les noces ont lieu. Mélusine est extrêmement bénéfique pour Raymondin, c’est une fée « maternelle et défricheuse », elle provoque la prospérité extraordinaire du royaume qui s’agrandit, et elle est une fondatrice de lignée : elle a 10 fils, c’est l’ancêtre de toute la lignée des Lusignan. Jusqu’au jour où, piqué par la jalousie, sur les indications de son frère qui instille le soupçon dans son esprit, Raymondin se précipite un samedi pour voir où est Mélusine ; il fait un petit trou dans la porte et il la voit. L’interdit a été transgressé, et c’est la catastrophe : à partir du moment où Mélusine a disparu, le royaume va à vau-l’eau, des guerres se déclarent à tous les coins du royaume, etc.

C’est un point que l’on retrouve dans des mythes grecs : lorsqu’ un interdit, un tabou, une parole demandée par une femme, est transgressé, la malédiction arrive. Nous avons l’exemple de Déméter, à qui on a enlevé sa fille Perséphone, qui assèche la terre, où plus aucun animal ne met bas, où les fleurs ne poussent plus, et où plus rien de la vie ne se déroule normalement. Il y a aussi l’exemple d’ Isis en Égypte, quand elle part à la recherche d’Osiris. On a l’impression que la plupart des tabous sont transgressés, le plus souvent, par des hommes, et que les conséquences retombent sur eux : ils deviennent fous, ne peuvent plus chasser s’ils ont touché une femme avant d’aller à la chasse, etc. Les conséquences retombent aussi sur la société puisque des calamités, des stérilités, des cataclysmes en découlent.

Le motif de l’interdit mélusinien est intéressant, car nous sommes en présence d’ une femme puissante au sens du féminisme - elle a tous les droits, la puissance, la richesse, un rôle important dans le couple - mais qui, simultanément, souhaite une ségrégation, une séparation, une distance. C’est un écart par rapport au féminisme, qui nous a habitués à quelque chose de différent, de l’ordre du partage.

Pour faire le tour du rapport entre le féminisme, incarné par Présine, et la maternité, il faut l’aborder sous plusieurs aspects. Le féminisme a été théorisé sous l’égide de la philosophie. Mais on a du mal à associer position philosophique et attente des femmes.

Je vais le voir sous l’angle du rapport au corps, à la procréation, à l’enfant, à l’homme, aux hormones, au couple, à la paternité, à la famille et à la modernité.

Le rapport au corps

Sous l’angle de la corporalité, la femelle, et aussi le mâle d’ailleurs, ne sont pas des sujets ou des objets philosophiques. La philosophie peine à réfléchir notre dimension animale. La philosophie est née dans un contexte indo-européen, avec une configuration sociale bien particulière, où la domination masculine est quasiment co-existante de la société indo-européenne, patriarcale, guerrière. Dans cette configuration indo-européenne, il existe une stratification sociale très nette entre le noble et l’ignoble, le haut et le bas, le ciel et la terre. Tout ce qui touche à la terre est méprisé, et aucun adjectif s’y rapportant n’est élogieux. Les insultes les plus anciennes, qui ont toujours cours, sont boueux, bouseux, cul-terreux, rustre, rustaud, tout ce qui renvoie à la rusticité, à la terre, aux humbles (humus signifie la terre). On peut ici se demander si la femme, étant du côté du corps, de la terre, de la matérialité, n’appartient pas à ce registre, non par son statut de femme, mais parce qu’elle se situe du côté des choses méprisées. Cette position n’est pas tout à fait celle du féminisme, qui considère que la femme est dominée parce qu’elle est « femme ».

Il faut rappeler que le féminisme, en tant que combat social public, est né avec la philosophie, et que Christine de Pisan, qui est considérée comme la première féministe, au 15ème siècle, avec le « Le Livre de la Cité des Dames », s’est engagée sur ce terrain-là et qu’elle a combattu les misogynes avec les armes de la philosophie

Simone de Beauvoir est une grande philosophe, une grande théoricienne du féminisme, mais également un pur produit de la noble intellectualité. Elle écrit, dans Le Deuxième Sexe, « les femmes renferment en elles un élément hostile, c’est l’espèce qui les ronge ». On se trouve là encore dans la corporalité difficile à intégrer dans la philosophie.

Le féminisme post-beauvoirien a néanmoins fait une tentative de reconversion. Avec Annie Leclerc, tout ce qui était ordure est devenu de l’or. Son livre Épousailles est une ode à la féminitude, glorifiant tout ce qui était méprisé auparavant, comme les humeurs, le sang, les règles, les douleurs de l’accouchement : « Quand je découvre que l’accouchement est un éclatant bonheur et non un bourbier de souffrances abjectes, ce n’est pas seulement la révélation d’un trésor enfoui qui m’enchante et la splendeur d’un secret bien plaisant à divulguer. » Elle a été violemment critiquée par de nombreuses féministes qui n’ont pas admis ce changement de point de vue, et beaucoup de grandes féministes des années 70, Betty Friedan, Kate Millett, Erica Jong n’ont pas dépassé ces contradictions. Soit elles ont sombré dans une espèce de folie comme Kate Millett, soit, comme Erica Jong, elles en sont revenues à célébrer la féminité la plus traditionnelle. Il y a donc quelque chose de problématique dans cette recherche de la conceptualisation d’un féminisme philosophique qui a du mal à intégrer les hormones, la biologie.

Le rapport à la procréation

Le féminisme peine à réfléchir ce qui touche la biologie, la physiologie. Pourtant, une de ses grandes revendications a été de contrôler la fécondité féminine, et de ne plus laisser ce contrôle aux groupes sociaux, comme c’était le cas jusqu’aux siècles les plus récents.

Depuis quelques décennies, on ne vit plus sous le régime de la fécondité-fatalité. Marie Blanche Tahon, dans son livre Le cinquantenaire du Deuxième sexe (1999), dit à propos de la maternité : « C’est avec cette reconnaissance par la loi du droit des femmes à contrôler elles-mêmes leur fécondité, qu’elles intègrent la catégorie de l’individu abstrait et sont enfin devenues citoyennes par la désassimilation de la femme et de la mère ». Cet accès à la citoyenneté est perçu comme « l’ultime occasion de clouer la maternité au pilori de la contingence ». C’est par la maîtrise de la fécondité que les femmes peuvent accéder à la citoyenneté.

Mais la maternité reste toujours sur la marge, parce que le féminisme de la maternité se considère comme affranchi de la maternité. La question est réglée, on peut faire des enfants quand on veut, avec qui on veut.

En décidant elles-mêmes d’avoir des enfants quand elles le veulent, les femmes endossent la responsabilité de l’enfant, et c’est comme si elles acceptaient d’assumer seules la totalité des charges qui en dépendent. Cela vient aussi un peu du fait que l’enfant n’est plus pensé comme un être social nécessaire, c’est presque devenu un « être privé », qu’on s’offre. Au temps où la grossesse était une fatalité, elle était assumée, plus ou moins bien, par les deux parents, reconnaissant la présence, la charge et la responsabilité.

On est bien loin de ce qu’imaginait Lysistrata dans la grève des ventres, dans la pièce d’Aristophane : si les femmes refusent de faire l’amour et de faire des enfants, elle vont forcément changer le monde. Avec ce pouvoir-là, elles ont tous les pouvoirs. Mais on est loin de ce rêve idyllique.

On se rend compte que le féminisme des droits acquis n’est pas forcément le féminisme de la libération. Il y a des féminismes qui sont conceptualisés, le féminisme des droits, et le féminisme de la libération qui voit les choses sous un angle plus anthropologique. Le pouvoir espéré n’a nullement suivi les droits octroyés, acquis.

Le rapport à l’enfant

La mise au monde est un événement vécu au féminin mais impliquant d’autres êtres, notamment celui qui en est le moteur, à savoir l’enfant. Il y a une nature évidemment relationnelle de la maternité. Avant toute chose, c’est une relation, qui n’est pas vécue seulement comme binaire, mère/enfant, mais, dans nos sociétés, comme triangulaire, mère/enfant/père. Ce n’est pas un donné de nature. Il doit y avoir contrat social pour qu’il y ait un triangle. Sans ce contrat, c’est une relation naturelle au sens où l’on dit qu’un enfant naturel est celui qui n’a pas de père, celui qui est hors contrat. Cela signifie tout simplement que la filiation rapportée au père est une construction sociale. C’est également le cas de la mère, mais pour celle-ci, elle est à la fois physiologique et sociale.

En tant qu’expérience, la maternité crée une ligne de démarcation qui bouscule la ligne de démarcation soulignée par Simone de Beauvoir, qui est celle entre le même et l’autre. Le même est toujours l’homme, et l’autre, c’est la femme, la nature, etc. La ligne de démarcation créée par la maternité ne passe plus entre les hommes et les femmes ; on s’est rendu compte qu’il y avait plus de différences entre une femme non-mère et une femme mère, qu’entre une femme non mère et un homme. Dans le discours féministe qui a refusé les enfants, il y a une ignorance totale de ce qu’est l’expérience de la maternité. Il ne conçoit pas qu’il y ait une différence profonde entre un être qui a enfanté et un être qui n’a pas enfanté, qu’il soit homme ou femme. Il ne s’agit plus de la dualité traditionnelle homme/femme. C’est flagrant dans l’évolution de la politique. La femme mère a du mal à exister en politique, sauf exception, à la différence de la femme non mère qui se trouve souvent du côté des hommes. La maternité bouscule aussi les questions des études de genre. La sociologue Christine Delphy a une position vis-à-vis des enfants très surprenante, en demandant que les droits de l’enfant soient les mêmes que les droits des adultes. Pour elle, nous sommes entrés dans une société qui considère les enfants un peu comme des animaux. Ils n’ont pas un statut humain, car ils n’ont pas les mêmes droits que les adultes. Elle voit dans la volonté des mères de rester proches de leurs enfants – elles sont majoritaires en cas de divorce à demander le droit de garde – un « droit corporatiste des mères pour l’appropriation des enfants » visant en clair à « arracher aux hommes ce qui leur reste d’autorité parentale et exprimant une contestation radicale de leur droit à s’occuper des enfants ». Pour elle, la paternité est autant justifiée que la maternité parce que toutes deux sociales, mais elle ne fait pas la différence entre l’expérience de la maternité, qui crée un remaniement de la personnalité, ne serait-ce que physiologique, et l’expérience de la paternité.

Le rapport à l’homme

L’homme du féminisme radical est un monstre, un ennemi à la fois politique et intime, qui a la figure du maître dominateur, du gamin immature, de la brute incontrôlée, du suborneur habile, etc., mais on se rend compte que cette entière méchanceté de l’homme du féminisme n’a d’égale que la méchanceté foncière de la femme des misogynes. Si la haine des hommes pour les femmes a pu s’étaler dans la littérature depuis des siècles et des siècles, on voit maintenant émerger la littérature de la haine des femmes pour les hommes

Nos rapports aux hommes sont configurés par un type de société dans laquelle on retrouve l’exigence du contrat social – conjugal en l’occurrence. Qu’il soit PACS, concubinage reconnu, mariage, il a, jusqu’à il y a peu, imposé le père. C’est une configuration contingente, car toutes les sociétés ne sont pas configurées de la même manière. Un des grands apports de l’anthropologie a été de nous ouvrir l’éventail de la multiplicité des configurations sociales et familiales. Le mariage n’est pas une obligation de nature, il n’est pas inscrit dans la nature, mais le Droit est nécessaire pour l’inscrire dans notre paysage social.

Le mariage est en déclin, mais le couple survit héroïquement. Dans le couple aujourd’hui, le père n’est plus forcément défini par le mariage. Cela a été le cas pendant des siècles, puisque le mariage désignait le père, même s’il n’était pas génétiquement le géniteur de l’enfant, le statut d’époux de la mère suffisait. Aujourd’hui, on a la possibilité de faire des tests pour que chaque homme sache s’il est bien le père des enfants qui naissent. On impose juridiquement ce que révèle la biologie. On est Sous l’empire du ventre (ouvrage de Marcela Iacub) où c’est la nature qui déciderait de ce que doit être notre rapport social.

Dans nos sociétés, il y a une collusion obligée entre sexualité et paternité, puisque le père est le géniteur. Ceci s’inscrit précisément dans une société où les familles sont éclatées et dispersées par la mobilité professionnelle, par celle des études, et rares sont les jeunes couples qui vivent auprès de leur famille natale. Très souvent, le couple est la seule unité de solidarité à laquelle les individus peuvent se raccrocher. Ce qui est une contrainte devient le seul horizon de la solidarité à laquelle on peut prétendre, et cela explique sans doute le mouvement qui a mené les pères dans les salles d’accouchement. Les tantes, les grands-mères, les mères n’étant plus auprès des parturientes, le conjoint est le seul être qui vient conjurer la solitude.

On sait que certaines femmes préféreraient accoucher seules, ce qui s’avère impossible à l’hôpital, car il y a du monde autour. Elles désirent donc la présence de quelqu’un qui va les soutenir, les accompagner, éventuellement les défendre. On peut se demander si l’homme est le mieux à même d’accomplir à ce moment-là tous les rôles attendus par la parturiente, mais néanmoins, cet homme dans la salle d’accouchement va accueillir le nouveau-né, faire les gestes auxquels on l’invite. Cette proximité au moment de la naissance entre l’homme et l’enfant va être créatrice de liens parfois très forts qui peuvent avoir un prolongement inattendu, à savoir l’émergence d’attachements tout à fait nouveaux entre père et enfant, qui n’existaient pas au temps où les pères n’assistaient pas aux accouchements. Actuellement, beaucoup de pères maternent leurs enfants, les nourrissent au biberon, changent les couches, se lèvent la nuit. À une époque où les couples sont de plus en plus fragiles, on assiste, en cas de divorce, à une recrudescence des demandes de garde par les pères.

Boris Cyrulnik remarque que c’est grâce au féminisme qu’on a la possibilité aujourd’hui d’observer ces jeunes hommes ravis de porter, nourrir leurs enfants, image tout à fait nouvelle par rapport au siècle passé.

Le rapport aux hormones

Ce rapport très fort qui se crée entre le père et son enfant n’est toutefois pas le même que celui qui se crée entre la mère et l’enfant. Lorsque les femmes vivent la naissance de leur enfant dans la solitude, cela se passe dans le silence, la lenteur et le secret. Aujourd’hui, le silence, la lenteur, le secret ont disparu. La plupart du temps, les femmes sont accompagnées par leur mari et toute l’équipe. Michel Odent, dans L’Amour scientifié, écrit justement ce qu’est un accouchement en dehors du regard. Il explique que lorsqu’une parturiente n’est pas observée, elle va plus facilement basculer dans un état second que si elle est observée, où là, au contraire, elle est dans un état de vigilance continuelle qui modifie son comportement et ses réactions physiologiques et hormonales. Le silence, la tranquillité – et même s’ils sont absents – créent à l’intérieur de la parturiente des étapes hormonales (sécrétion d’ocytocine, de prolactine, d’adrénaline, etc.) qui vont favoriser son lien avec son bébé, le réflexe de le prendre dans ses bras, de le lécher peut-être, de le mettre au sein… Là se créent ce que Boris Cyrulnik appelle tous les liens d’attachement, cette « colle biologique », le début d’une dépendance, une addiction, où la mère et l’enfant ont besoin l’un de l’autre d’une manière très puissante.

Le rapport à la paternité

Certains hommes vivent une expérience extrêmement forte à la naissance de leur enfant, mais pour la plupart, l’expérience sensorielle est médiocre, tiède, presque irréelle, « cette dissonance cognitive entre la faiblesse de l’expérience vécue et l’idée que la naissance est un moment capital pour lui, provoque très souvent un sentiment de vide, de désarroi, où le père ne sait pas prendre sa place ». Il semble aussi, d’après Michel Odent, que la présence des hommes a souvent pour effet de ralentir ou de compliquer les accouchements. Certains pères signalent aussi que leur présence à l’accouchement de leur compagne a inhibé leur désir sexuel, donc peut avoir des conséquences sur le rapport amoureux. Cela pose la question de la présence du père au moment de l’accouchement, et donc du rapport au couple.

Si les femmes savaient toutes ces choses-là, peut-être préféreraient-elles que leurs compagnons n’assistent pas à leur accouchement, mais c’est fort peu probable, car c’est l’une des rares personnes aussi proches d’elles affectivement et dans la vie quotidienne. De plus, une certaine idéologie véhiculée dans la société rend impossible de ne pas vouloir le père à la naissance de son enfant.

Le rapport à la famille

Le couple est la cellule de solidarité ultime dans notre société. Le féminisme par rapport à cela est très ambivalent et très problématique pour les femmes qui se sentent féministes, bien qu’amoureuses, car, dans l’optique féministe, l’hétérosexualité est une trahison. Le féminisme actuel est certes moins excommunicateur, il admet que les femmes hétérosexuelles préfèrent se définir par rapport à leur féminisme, leur résistance, plutôt que par rapport à leur hétérosexualité, donc leur rapport aux hommes.

Sans revenir sur les remarques de Beauvoir sur le couple et le mariage, on a le sentiment qu’on est acculé à un choix horrible entre le couple et la solitude : le couple dont on sait les écueils, ou la solitude qui est absolument épouvantable, parce que la plupart des femmes souhaitent que les enfants aient un référent masculin. Conjointes, les femmes sont confrontées aux inégalités à l’intérieur du couple, car assumant toujours une grande part des tâches domestiques et parentales, mais ce n’est pas mieux pour les femmes isolées puisqu’il n’y a personne pour en prendre son petit pourcentage.

En cessant d’être un couple, on ne cesse pas d’être co-parents des enfants qu’on a ensemble mis au monde. C’est une problématique actuelle de plus en plus dramatique : la garde alternée, l’obligation des droits de visite, interdisent d’aller travailler dans une autre ville, dans la mesure où il faut rester à proximité de l’autre parent. Les dépendances affectives, matérielles, de l’enfant se sont démultipliées. Elles se renouvellent quand les familles se recomposent ; il y a des beaux-pères et des belles-mères qui vont s’attacher aux enfants. Et les grands-parents qui eux aussi ont envie de voir les enfants. On peut se demander comment font les enfants pour voir tous les parents, beaux-parents, grands-parents, qu’ils ont à visiter ou qui ont le droit de visite.

Il faut rappeler que tout cela est basé sur notre modèle, qui est l’alliance. Si on ne liait pas par contrat un homme à une femme pour faire des enfants, on tomberait dans d’autres modèles de familles.

Les biologistes nous apprennent que les parentés génétiques expliquent nombre de comportements sociaux. Chez tous les êtres vivants, on observe certains comportements dont la seule fin est la survie de l’espèce par « la réplication de leurs gènes de génération en génération, car il faut bien considérer que la seule chose qui persiste au cours du temps, c’est l’information génétique ». C’est ce qui explique que les abeilles élèvent leurs neveux et nièces au lieu de faire des enfants. C’est parce que « l’apparentement entre sœurs est particulièrement élevé ». « À ces dispositions naturelles car génétiques, s’ajoutent les influences dues aux flux hormonaux déclenchés par les comportements de soins. » (Pierre-Henri Bouillon)

Certaines configurations familiales sont davantage basées sur le sororat et la fraternité que sur la conjugalité. Dans ces constellations familiales – car elles ont l’importance de constellations – le rapport au géniteur n’a aucune importance. Cela nous évoque bien entendu ces sociétés dont on dit qu’elles ignorent le rôle du père dans la fécondation. Dans la mesure où ces « sauvages » vivent dans la nature et ne peuvent ignorer qu’il faut féconder une femelle pour qu’elle ait un petit, il s’agit plus probablement d’une ignorance délibérée, destinée à éviter la formation de couples parentaux qui sont, comme toutes les alliances, éphémères. Toute alliance politique, économique, se retourne un jour ou l’autre, et les alliances familiales connaissent exactement les mêmes conclusions. Baser la cellule fondamentale de la société sur l’alliance est peut-être une erreur, et les sociétés qui font les choix d’éviter et d’ignorer cette configuration par l’alliance ont peut-être de très bonnes raisons de le faire.

Finalement, nous n’imaginons même pas que la relation au père biologique puisse ne pas exister. Bien sûr, il y a l’adoption, l’insémination, mais il y a une espèce de modélisation du biologique qui fait qu’on va tout faire pour reproduire la configuration de la famille biologique. Paradoxalement, notre société à « domination masculine » aboutit à un entourage essentiellement féminin pour la plupart des enfants et à un rapport problématique au masculin. On a dans les garderies essentiellement des femmes, Dans les foyers monoparentaux le pivot est la plupart du temps féminin.

Nous vivons en principe dans une société bilinéaire reconnaissant l’ascendance paternelle autant que l’ascendance maternelle ; par exemple, on hérite de ses deux parents. Certaines sociétés sont unilinéaires féminines, c’est-à-dire utérines, les enfants y sont les enfants de leur mère exclusivement. L’unilinéarité paternelle est un abus de langage puisqu’il y a forcément une bilinéarité (on est bien obligé d’avoir une parturiente). Mais, par convention, elle peut très bien s’inscrire dans la société : dans les sociétés strictement patriarcales, le divorce est interdit, la mère ne peut pas partir avec les enfants, et en cas de répudiation, les enfants restent avec le père, on se trouve là dans le patriarcat pur et dur.

La seule unilinéarité possible est la matrilinéarité, par définition. Dans une famille matrilinéaire, le rôle de père est confié aux frères, cousins, oncles, grands-oncles. C’est une famille natale qui reste tout à fait homogène, qui ne connaît pas de scissions dramatiques. C’est ici que les allomères ont beaucoup d’importance, car autour de l’enfant toute la constellation féminine peut suppléer la mère. Je pense notamment à une société actuellement étudiée en Chine, le peuple Moso, où les jeunes femmes sont très légères et ne s’occupent guère de leurs enfants, et où ce sont surtout les grands-mères et les grands-tantes qui assurent la permanence, le soin le plus régulier. Quand elles ont accouché, les mères sont extrêmement présentes, elles arrêtent tout, elles ne veulent plus d’amants, de visites, puis quand elles le veulent, elles reprennent leur travail, leurs amours…

Le rapport à la modernité

C’est un rapport très compliqué pour quelqu’un qui est à la fois féministe et qui voudrait restaurer ce lien à l’enfance et à la famille, et qui paraît presque inconciliable. Parce que le féminisme est tout de même très intéressé par tous les progrès de la médecine, de la procréation médicalement assistée, il y a un mouvement féministe très à l’écoute de ces progrès. Mais Ivan Illitch, qui a beaucoup travaillé sur la notion du vernaculaire, remarque que la modélisation de l’humain à travers les techniques médicales provoque une « nouvelle façon de voir notre place d’humain dans l’univers » et que « notamment l’habitude de s’en remettre au médecin pour tout ce qui touche au corps, l’impact puissant des concepts médicaux sur nos façons de nous voir et de nous percevoir nous-mêmes, la contrainte technologique pesant sur la grossesse notamment, tout cela provoque une approche nouvelle de l’humain », et, dit-il, « une nouvelle matrice épistémologique qui donnera peut-être naissance à des êtres qui s’appréhendent eux-mêmes comme les éléments d’un programme informatique ». Nos enfants sont peut-être dans cette configuration-là. Quand on voit la difficulté qu’ont de plus en plus les gens à être en rapport avec la nature tout simplement, à se débrouiller dans la nature, les peurs que déclenchent la nature chez beaucoup de gens, je pense qu’effectivement, on va dans le sens de se considérer comme l’élément d’un programme informatique plutôt que comme un être de la nature. Pour Ivan Illich, il est vain d’attendre des circuits marchands qu’ils offrent la même chose que les usages vernaculaires, on n’attendra pas d’une nourrice rémunérée la même chose qu’on attend d’une grand-mère.

Quand on évoque ce type de famille où le vernaculaire a beaucoup d’importance (on s’entraide beaucoup, on fait beaucoup de choses par soi-même, on a beaucoup moins besoin de recourir à des aides extérieures ou à des machines), les gens ne voient pas du tout comment c’est possible aujourd’hui, dans notre société, avec nos moyens, nos exigences, de reconfigurer nos familles. Là, on peut se tourner vers une sociologue, Irène Théry, qui constate que de toute façon, quelle que soit l’évolution du droit, toutes les enquêtes soulignent que les « échanges et solidarités inter-générationnelles sont d’abord verticaux » , c’est-à-dire entre les générations. D’abord consanguins, entre personnes appartenant à la même famille, d’abord matrilinéaires, à savoir que la femme va chercher du côté de sa mère et de sa parenté, et polarisés sur la femme de la génération pivot, c’est-à-dire une femme qui a encore ses parents mais qui a déjà des petits-enfants. Ces « solidarités inter-générationnelles sont féminines, quelle que soit la génération, pour tout ce qui relève des services » et « l’axe maternel est plus mobilisé que l’axe paternel ».

Conclusion

Quelque chose, là, résiste à tout, au temps, à la modernité, peut-être est-ce l’embryon de quelque chose que nous pouvons construire autrement. Mais encore faudrait-il que nous nous réconcilions, sinon avec nos mères, en tout cas avec nos filles. Les livres qui paraissent aujourd’hui sur les relations mère/fille sont un ravage, une catastrophe. J’essaye personnellement de maintenir l’ amitié, la confiance, entre mère, fille et petits-enfants, car, à travers toutes les tempêtes de la vie, c’est quelque chose qui est immuable et solide, et sur quoi il faut que nos enfants puissent compter. Il faut qu’on se réconcilie si on s’est un peu éloignées, et qu’on arrive aussi à mobiliser nos fils dans cette affaire, parce que ce seront peut-être les repères masculins de nos petits-enfants.