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Jérôme JANICKI

Les accouchements dans l’œuvre d’Emile Zola. Un témoin de son temps

Historien à l’Université de Louvain, Jérôme JANICKI nous propose de regarder la naissance et la grossesse dans l’œuvre de Zola, plus précisément dans les « Rougon- Macquart ». Il n’a pas puisé ici dans ses « Contes et nouvelles », où l’on trouve aussi énormément de données autour de la grossesse et de l’accouchement.


« C’est du Zola ! », dit-on dans les pires situations. Or, je vais vous montrer que Zola peut avoir un côté très naturel, très sympathique, particulièrement lorsqu’il traite des grossesses et des accouchements. Dans son œuvre, très volumineuse, il traite ces thèmes avec souvent beaucoup d’humour.

Il faut d’abord garder à l’esprit que Zola colle à l’actualité, c’est un peu le Jules Verne de l’époque. Zola se documente, a des rapports avec des médecins, suit l’actualité de la médecine, lit de très nombreux ouvrages médicaux… Pourtant, c’est parfois d’une manière un peu folklorique qu’il traite ces grossesses et ces accouchements.

Tout d’abord, je vais le situer et faire un petit rappel dans le temps. Émile Zola est le fils d’Émilie Aubert, née le 6 février 1819 à Dourdan, et de François Zola, né le 7 août 1795 à Venise. François Zola rencontre Émilie à la sortie de la messe dominicale, l’épouse le 16 mars 1839, et l’année suivante, Émilie est enceinte. Après une grossesse qui se déroule facilement, naît un petit Émile Édouard Charles Antoine Zola, le 2 avril 1840, à 11 heures du matin. On peut utiliser énormément les biographies de Zola, notamment celle d’Henri Mitterand, qui a fait un travail abouti auquel on ne peut rien ajouter. Il y a aussi des biographies un peu plus étroites, notamment celle d’Henri Troyat, qui indique : « La naissance d’Émile s’est déroulée sans aucun encombre, dans un appartement modeste, loué 1200 francs par an au numéro 10 de la rue Saint Joseph. »

Au sortir de l’adolescence, Émile Zola se met à fréquenter les filles. Il rêve d’une certaine Louise Delary, et il passe probablement ses premières années avec des prostituées, et des prostituées qui tournent autour du collège dans lequel il se trouve. Émile Zola est assez timide. À vingt ans, il n’a toujours pas de petite amie, sauf une prostituée du nom de Berthe. Un peu plus tard, entrera dans sa vie Gabrielle Éléonore Alexandrine Meley, qui lui est présentée par Cézanne, dont c’est la meilleure amie. Ils se marient en 1870, mais elle ne le comblera pas totalement, comme l’indiquait Troyat dans sa biographie, parce que Zola a un appétit sexuel peu exigeant.

Ce n’est pas parce qu’il se détourne du lit conjugal que l’amour, le désir ou tous les contextes érotiques n’ont pas été des thèmes centraux de son œuvre. Il faut prendre garde de ne pas lire l’œuvre de Zola avec nos yeux de lecteurs du 21ème siècle. A l’époque, les descriptions qu’il fait des mœurs sont souvent considérées comme choquantes. Pour preuve, si l’on prend le roman Thérèse Raquin, et un peu plus tard La curée, Émile Zola se verra accusé de pornographie, et d’avoir de la complaisance envers l’érotisme. Quoi qu’il en soit, les histoires amoureuses et les désirs sexuels donneront aux lecteurs de son univers romanesque l’occasion de croiser de très nombreuses grossesses et des descriptions d’accouchements très précises.

Toutes les relations sexuelles de la bourgeoisie se retrouvent dans La Curée, et ont pour conséquences des grossesses et de très nombreuses naissances. Ceci nous ramène au père que fut Émile Zola. Son épouse Alexandrine ne lui donne pas d’enfant. C’est sa lingère, Jeanne Roserot, qui lui en donnera deux, Denise, qui naît en 1889, et Jacques, né en 1891.

On croise dans l’œuvre de Zola une multitude de personnages venant d’horizons très divers. D’une part, il y a des bourgeois, et d’autre part tout un monde d’ouvriers, ouvriers agricoles, ouvriers des villes. Les bourgeois sont décrits comme des couples n’ayant qu’un seul ou une seule enfant. À l’opposé, nous découvrons le monde ouvrier, à la campagne et à la ville. Madame Guillaume dit dans Pot Bouille : « Les ouvriers seuls pondent des petits comme les poules, sans s’inquiéter de ce que ça coûtera. Il est vrai qu’ils les lâchent sur le pavé ; de vrais troupeaux de bêtes, qui m’écœurent dans les rues. » Le tableau est posé, et ce sont des situations que l’on va retrouver pratiquement dans toute l’œuvre de Zola.

À cette époque-là, à la fin du 19ème siècle, la ville et la journée de travail ne ressemblent évidemment pas du tout à ce qu’elles sont de nos jours. En 1836, on estime que les ouvriers français travaillaient plus de 64 heures par semaine, 52 semaines par an. Une loi de 1814 réinstitue les dimanches et les jours fériés, les jours de fête catholique, les jours de congés, etc. En 1892, la classe dirigeante doit concéder une nouvelle loi qui fixera la durée de la journée quotidienne de travail à 11 heures pour les femmes et à 12 heures pour les hommes. Zola va décrire tout ce qui se passe quand les ouvriers rentrent dans leurs mini appartements, c’est-à-dire qu’ils donnent naissance à de très nombreux enfants.

Les références à la grossesse et à l’accouchement sont très nombreuses. Zola était lui-même grand lecteur d’ouvrages de médecine. Troyat indique ainsi dans la biographie qu’il a consacrée à Zola : « Il lit avec une voracité de néophyte l’Introduction à la Médecine Expérimentale de Claude Bernard, le Traité de l’hérédité naturelle du docteur Prosper Lucas, La Philosophie de l’art de Taine, la Physiologie des patients du Docteur Charles Létourneau et les études de Darwin récemment traduites en français. » Zola se documente beaucoup, allant chercher ce qu’a de mieux la science de son époque et le replaçant dans ses œuvres.

La grossesse est le cœur de son travail. Dans le roman La Curée, qui occupe une place particulière dans les Rougon-Macquart, il évoque l’aventure d’Aristide Rougon, un jeune loup affamé qui, monté à Paris au lendemain du coup d’État, épouse une bourgeoise enceinte dont il faut laver la faute. Bon nombre de romans commencent par cette idée autour d’une grossesse.

Les trois parties que j’ai souhaité développer ne sont qu’une goutte d’eau dans la leçon qu’il y a à tirer des romans d’Émile Zola et de ses articles pour nourrir l’histoire de la grossesse et de la naissance au 19ème siècle. L’ambition de cette communication est avant tout un atout charme, pour essayer de vous inciter à vous replonger dans ses écrits et pour voir comment il représentait, à travers quelques exemples, les quelques rares mentions sur la procréation et les très nombreuses évocations des accouchements.

La théorie de l’hérédité

Sur la théorie de l’hérédité, il existe de nombreux articles et ouvrages, mais, pour résumer, je vais reprendre un propos tiré d’un livre d’Alexandrine Viboud, qui explique le travail de Zola dans les romans de mœurs. C’est une époque où les romans de mœurs sont nombreux. « La littérature réaliste et naturaliste de la seconde moitié du 19ème siècle, avec sa volonté explicite de tout voir et tout dire, de n’exclure dans la littérature aucune réalité, a systématiquement multiplié les évocations du corps humain dans l’intégralité de son anatomie, de sa pathologie et de ses fonctions psychologiques, sexuelles, alimentaires. » La scène d’accouchement, décrite de façon plus ou moins allusive ou explicite, sera le moment fort, tragique ou comique, de nombreuses œuvres. « Elle pourra devenir le sujet quasi principal de telle ou telle œuvre, d’où le reproche de pornographie attaché à ce courant descriptif par la critique contemporaine. » Henri Troyat ajoute : « Très vite, Zola se décide à faire de son œuvre l’illustration des théories de l’hérédité. Tout s’explique par les antécédents d’un individu. »

La grande première moitié du roman Le Docteur Pascal traite de l’hérédité. Fouiller dans le passé génétique d’un individu, c’est déterminer son avenir au sein de la société. Fort de cette certitude, dont le côté systématique, loin de l’inquiéter, le réjouit, Zola se croit appelé à être le promoteur d’un art nouveau. Il le pressentait déjà lorsqu’il écrivait Thérèse Raquin. Pour chaque roman, avant de commencer l’écriture, Zola prépare donc ses fiches, travaille ses personnages, indique les antécédents héréditaires, et chaque personnage s’intègre ainsi dans l’arbre généalogique des Rougon-Macquart. Plus tard, lorsqu’il fera paraître Une page d’amour, il placera en tête de l’ouvrage l’arbre généalogique de cette famille, avec les dates de naissance des personnages et surtout les caractères cliniques de leur hérédité. Mais ce n’est pas tant le travail sur la théorie de l’hérédité qui nous a intéressé. Nous avons préféré voir comment Zola représentait les femmes enceintes. Certaines de ses évocations forment de véritables morceaux d’anthologie.

La représentation de l’acte sexuel et la procréation

Tout d’abord, je vais commencer par vous donner quelques idées sur la façon dont il représente l’acte sexuel, et finalement le moment de reproduction.

On rencontre dans son œuvre des personnages qui veulent avoir des enfants, et d’autres pas du tout. Dans La Terre, Zola cite des paysans qui subissent de plein fouet les conséquences des emprunts qu’ils ont contractés. « Un paysan qui emprunte, dit-il, est un homme fichu. Il doit y laisser jusqu’à sa chemise. L’autre semaine encore, on a expulsé un de mes voisins, le père, la mère, et quatre enfants jetés à la rue après que les hommes de loi ont eu mangé le bétail, la terre et la maison. Pourtant, voici des années qu’on nous promet la création d’un crédit agricole à taux raisonnable. Oui, va-t-en voir s’ils viennent ! Et cela dégoûte même les bons travailleurs, ils en arrivent à se tâter avant de faire un enfant à leur femme. Merci ! Une bouche de plus, un meurt la faim qui serait désespéré de naître. » Voici l’ambiance que l’on peut découvrir dans La Terre, qui est l’un des romans dans lesquels on trouve le plus d’allusions assez amusantes.

Il y a donc ceux que Zola présente comme des gens qui auraient mieux fait d’opter pour l’abstinence. Dans L’œuvre, il écrit : « C’est ça que son beau mariage avait fait de la chair de sa chair, c’étaient ces deux êtres inachevés, vacillants, que le moindre souffle du ciel menaçait de tuer comme des mouches. De la fortune épuisée, il ne lui restait que ça, le continuel chagrin de voir son sang se gâter et s’endolorir, dans ce fils, dans cette fille lamentables, qui allaient pourrir sa race, tombée à la déchéance dernière de la scrofule et de la phtisie. »

On se reproduit aussi dans l’œuvre de Zola à la suite de viols. Certaines filles ne veulent pas coucher avec leur assaillant. C’est le cas dans Germinal, où Catherine dit au grand Chaval « … qu’elle montera avec lui la semaine où les enfants ne poussent pas ».

Deux grandes tirades vont dans ce sens. Dans La joie de vivre, lorsque Lazare s’emporte, il explique à Pauline : « …Lorsque Pauline l’entendait affecter l’horreur de l’action, lorsqu’il annonçait le suicide final des peuples, culbutant en masse dans le noir, refusant d’engendrer des générations nouvelles… »

D’autres se reproduisent n’importe où, derrière des arbustes, dans les champs, comme dans La Faute de l’Abbé Mouret, l’abbé Mouret qui passe son temps à essayer de les réprimander, ou dans des lieux encore plus étonnants, voyez Germinal.

Dans Germinal, on trouve la chose suivante : « C’était la commune histoire des promiscuités de corons, les garçons et les filles pourrissant ensemble, se jetant à cul, comme ils disaient, sur la toiture basse ou en pente du carin, dès la nuit tombée. Toutes les herscheuses faisaient là leur premier enfant, quand elles ne prenaient pas la peine d’aller le faire à Réquillart ou dans les blés. » Lydie et Jeanlin, deux personnages du roman, imitent en jouant au papa et à la maman ceux qu’ils entendent. « Pour lui fermer la bouche, il l’avait empoignée en riant, il se roulait avec elle sur le terril. C’était sa petite femme, ils essayaient ensemble, dans les coins noirs, l’amour qu’ils entendaient et qu’ils voyaient chez eux, par les fentes des portes. Ils savaient tout. »

Dans La Joie de vivre, Pauline : « D’un geste violent, elle fit glisser son jupon, enleva sa chemise ; et, nue maintenant, elle se contemplait encore. Ce n’était donc pas pour elle cette moisson de l’amour ? Jamais sans doute les noces ne viendraient. Son regard descendait de sa gorge, d’une dureté de bouton éclatant de sève, à ses hanches larges, à son ventre où dormait une maternité puissante. Elle était mûre pourtant… Elle respirait son odeur de femme comme un bouquet épanoui dans l’attente de la fécondation. »

Dans Pot Bouille, le personnage de Caroline ne veut pas d’enfant. Madame Hedouin la soutient, car : « Ce que ces petits êtres-là bousculent vos habitudes ! De plus les enfants abîment vite les femmes ! »

Dans L’Assommoir, Maman Coupeau dit au père Bru : « On a bien du tourment avec les enfants, allez ! Ainsi, moi j’ai l’air d’être heureuse ici, n’est-ce pas ? Eh bien, je pleure plus d’une fois... Non, ne souhaitez pas avoir des enfants. »

Enfin, on rencontre des femmes stériles qui côtoient dans l’œuvre de Zola des maris impuissants. Dans Son excellence Eugène Rougon, la population s’intéresse de près à un procès retentissant : « La conversation changea, on parlait d’un procès scandaleux dont l’opinion se préoccupait beaucoup, il s’agissait d’une demande de séparation fondée sur l’impuissance du mari. »

On trouve les recettes traditionnelles pour donner le jour à un garçon ou à une fille. Zola donne les recettes encore répandues au 19ème siècle. Ainsi dans L’Assommoir, Lorilleux explique à la sage-femme comment faire un garçon. « Pour avoir un garçon, il faut tourner la tête de son lit vers le nord. Tandis qu’elle (la sage-femme) haussait les épaules, traitant ça d’enfantillage, donnant une autre recette, qui consistait à cacher sous le matelas, sans le dire à sa femme, une poignée d’orties fraîches cueillies au soleil. » D’un côté, nous avons une croyance populaire et, d’un autre côté, la sage-femme qui renchérit en donnant sa propre recette.

On peut lire dans les Contes et Nouvelles l’histoire d’un couple qui n’arrive pas à avoir d’enfant ; le monsieur est un peu âgé et la dame est beaucoup plus jeune. Ils consultent un médecin qui leur conseille d’aller à la mer et de manger tout un tas de coquillages. Zola puise ce sujet dans une expérience qu’il a eue en 1876, où il se trouvait en Bretagne avec sa femme, non pour essayer d’avoir des enfants en consommant des produits de la mer, mais pour des problèmes de santé parce qu’il fumait un peu trop, qu’il était un peu trop passif. Comme il l’écrit à Marius Roux dans un courrier du 11 août 1876, il s’empiffre du matin au soir de coquillages. C’est alors qu’il va commencer à mûrir cette idée d’utiliser ces produits de la mer pour essayer de monter sa nouvelle autour de « utilisez ces crustacés pour multiplier et croître » ; après des jours et des jours de consommation de produits de la mer divers, ils reviennent et la femme est enceinte. Il faut bien se dire que Zola n’est pas le personnage sérieux que l’on imagine, c’est plutôt un bon vivant d’après Troyat, mais pas tellement un personnage qui a envie de son épouse. C’est en s’enfermant dans son bureau, en travaillant et en mettant tous ses fantasmes sur papier, qu’il a les plus grandes jouissances, et lorsqu’il sort de son bureau, c’est terminé.

Tout à l’heure, j’évoquais des hommes qui ont des problèmes d’impuissance. Zola, en général, utilise peu de termes crus. On trouve chez lui beaucoup d’expressions, mais il n’utilise pas le terme sperme par exemple, qui fait pourtant partie de son langage. Dans des courriers que les Goncourt vont produire dans leur Journal, il évoque en 1875 un déjeuner qui a lieu chez Flaubert et il évoque justement la semence. Le 4 avril 1875, Goncourt rapporte les confidences de Zola au sujet de l’espacement des rapports qu’il a avec sa femme. Dans le temps où il avait les plus grandes difficultés à écrire, il lui arrivait, après une demi-heure d’effort sur une phrase, d’avoir une éjaculation sans érection.

La grossesse

Dans son œuvre, on trouve de très nombreux détails sur la grossesse. Il décrit le comportement à avoir envers sa femme, mais aussi diverses orientations, les comportements qu’ont par exemple les ouvriers envers leurs femmes - bien souvent ils les maltraitent - et des comportements différents dans des milieux un peu plus aisés. On trouve aussi des informations sur la durée de la grossesse. Ce sujet l’intéresse .

En prenant par exemple la durée de la grossesse comme base, nous allons trouver des références au premier mois de la grossesse, au troisième, au quatrième, et ainsi de suite jusqu’au neuvième mois.

Pour Zola, une grossesse, en tout cas les premiers mois, constitue tout un changement d’habitudes, et notamment un changement d’habitudes pour les hommes. Dans La joie de vivre, Lazare supporte assez mal ces bouleversements. « La grossesse de sa femme, à ce moment, lui causa une nouvelle secousse. Il éprouva une sensation indéfinissable, à la fois une grande joie et un redoublement de malaise. Contrairement aux idées du "vieux", l’idée d’être père, d’avoir fait de la vie, l’emplissait d’orgueil. »

Si l’on prend les descriptions du troisième mois de grossesse, dans Son excellence Eugène Rougon, on rencontre Monsieur de Plouguern qui a épousé une femme alors qu’elle était enceinte de trois mois. « Parrain, dit Clorinde, va me chercher la lime à ongles, tu sais, dans le tiroir… Parrain, donne-moi mon éponge… Ce mot de parrain était une caresse. Lui, maintenant, parlait très souvent du compte Balbi, précisant les détails de la naissance de Clorinde. Il mentait, disait avoir connu la mère de la jeune femme au troisième mois de sa grossesse. » Et dans L’œuvre, Christine est enceinte, mais ne s’en aperçoit « qu’au troisième mois, dans son insouciance d’amoureuse ».

Quatrième mois : Octave, dans Pot Bouille, se plaît à compter les mois de grossesse de Marie : « Elle était enceinte de cinq mois et de la fin décembre à la fin mai, le compte s’y trouvait, il en fut tout ému. »

Le cinquième mois : Françoise, dans La Terre, est une femme qui travaille aux champs et qui est enceinte de 5 mois. « Un de ces enfants faits sans plaisir, qui ne donnent que du mal à leur mère. Cette grossesse ne les avait même pas rapprochés. »

Sixième mois de grossesse : les travaux de la ferme, ou les ateliers, servent de points de repère pour situer la grossesse dans le temps. Dans La Terre, Lise a travaillé dans un atelier à la Borderie, au printemps, et devient la bonne amie d’un certain Buteau. Six mois plus tard, enceinte, elle rencontre le menuisier Caporal qui dirigeait l’atelier de la Borderie, et il utilise ce point de repère pour faire un décompte.

Septième mois : dans le roman Au bonheur des Dames, les vendeuses enceintes n’ont pas à se présenter devant la clientèle, elles doivent disparaître au moment où la grossesse devient visible. Les femmes enceintes ne sont pas « tolérées au comptoir, pour, dit-il, ne pas blesser les bonnes mœurs ». C’est le cas de Pauline qui est enceinte de sept mois.

Huitième mois : même à la fin de la grossesse, l’activité des personnages de Zola n’est pas réduite. C’est le cas de Gervaise, dans L’Assommoir. Nous sommes en plein mois d’avril. On voit apparaître cette évocation du huitième mois, où Gervaise est « d’une belle vaillance, disant avec un rire que l’enfant l’aidait, lorsqu’elle travaillait ; elle sentait, en elle, ses petites menottes pousser et lui donner des forces ». Il évoque le mouvement du futur bébé.

Il y a deux points de vue : le premier est celui de Gervaise, heureuse puisque son bébé l’aide en donnant des petits coups de pied. Mais le huitième mois peut être aussi celui de l’accouchement. C’est ce qui arrive dans La Joie de Vivre, où Louise, à son huitième mois, est prête à accoucher. Dans ce contexte, cela devient une catastrophe, parce que Pauline, inquiète, veut appeler la sage-femme : « Mon Dieu ! est-il possible de me torturer ainsi, lorsque je demande uniquement qu’on me laisse tranquille !... À huit mois, que voulez-vous que la sage-femme puisse y faire ? »

Dans La Terre, Lise est enceinte de huit mois, c’est le plein milieu de l’été, on est à la campagne, mais elle ne peut plus travailler suffisamment aux champs. Buteau doit louer un certain Palmyre pour l’aider : « Il n’avait point à compter sur Lise qui était enceinte de huit mois. Cette grossesse l’exaspérait, lui qui prenait tant de précautions. Comment ce bougre d’enfant se trouvait-il là ? »

Ainsi, dans L’Assommoir, les huit mois correspondent à un heureux moment pour Gervaise, alors que dans La Terre, ils correspondent à un terrible moment car la femme enceinte ne peut plus amener ses bras aux champs.

Et finalement, l’évocation du neuvième mois. Dans Pot Bouille, la bonne de Madame Josserand faiblit à la tâche et s’entend dire : « "Je ne sais ce que vous avez dans le corps, maintenant, on dirait du chiffon… Vous êtes pourtant grasse et grosse." Adèle était simplement enceinte de neuf mois. Elle-même avait longtemps cru qu’elle engraissait, ce qui l’étonnait pourtant. »

Il arrive de temps en temps à Zola d’utiliser le terme "fœtus". Dans L’Assommoir, Coupeau, qui ne dessoule absolument jamais, ressemble à un « tonneau malade, dont les cercles pétaient les uns après les autres. Avec ça, il oubliait d’embellir ; un revenant à regarder ! Le poison le travaillait rudement, son corps imbibé d’alcool se ratatinait comme les fœtus qui sont dans les bocaux, chez les pharmaciens. » On trouve une seconde utilisation du mot "fœtus" dans L’œuvre, où Zola aborde le thème des générations gâtées et met dans la bouche de Christine les mots suivants : « Mais je ne tape pas sur elle. Tant mieux si le mariage ne l’achève pas ! Elle est certainement innocente de ce que son maçon de père a eu l’ambition stupide d’épouser une fille de bourgeois, et de ce qu’ils l’ont si mal fichue à eux deux, lui le sang gâté par des générations d’ivrognerie, elle épuisée, la chair mangée de tous les virus des races finissantes. Ah ! une jolie dégringolade au milieu des pièces de cent sous ! Gagnez, gagnez donc des fortunes, pour mettre vos fœtus dans de l’esprit-de- vin ! » Ce sont les deux seules utilisations du terme fœtus dans son œuvre, Zola employant le plus souvent un terme générique, comme grossesse, accouchement.

L’accouchement

Les scènes d’accouchement sont aussi très amusantes, très détaillées, et certaines très émouvantes. C’est le cas lors d’un accouchement qui est décrit avec une grande précision dans La Terre  : Lise sent les premières douleurs de l’accouchement et en compagnie de la Frimat et de François, l’accouchement se déroule dans une ambiance particulière, puisqu’en même temps, à la ferme, un veau vient de naître. D’un côté, il y a le veau, et de l’autre, en parallèle, il y a la scène de cet accouchement. « Par terre, Lise, entre ses trois chaises, était parcourue d’une houle, qui lui descendait des flancs, sous la peau, pour aboutir, au fond des cuisses, en un élargissement continu des chairs. Et Françoise, qui jusque-là n’avait pas vu, dans sa désolation, demeura tout d’un coup stupéfaite, debout devant sa sœur, dont la nudité lui apparaissait en raccourci, rien que les angles relevés des genoux, à droite et à gauche de la boule du ventre que creusait une cavité ronde. Cela était si inattendu, si défiguré, si énorme, qu’elle n’en fut pas gênée. Jamais elle ne se serait imaginé une chose pareille, le trou bâillant d’un tonneau défoncé, la lucarne grande ouverte du fenil par où l’on jetait le foin et qu’un lierre touffu hérissait de noir. Puis, quand elle remarqua qu’une autre boule, plus petite, la tête de l’enfant, sortait et rentrait à chaque effort, dans un perpétuel jeu de cache-cache, elle fut prise d’une si violente envie de rire, qu’elle dut tousser, pour qu’on ne la soupçonnât pas d’avoir mauvais cœur. "Un peu de patience encore, déclara la Frimat. Ça va y être". Elle s’était agenouillée entre les jambes, guettant l’enfant, prête à le recevoir. Mais il faisait des façons, comme disait la Bécu ; même, un moment, il s’en alla, on put le croire rentré chez lui. Alors seulement, Françoise s’arracha à la fascination de cette gueule de four braquée sur elle ; et un embarras la saisit aussitôt, elle vint prendre la main de sa sœur, s’apitoyant, depuis qu’elle détournait les yeux. "Ma pauvre Lise, va ! t’as de la peine. – Oh ! oui, oh ! oui, et personne ne me plaint… Si l’on me plaignait … Oh ! la la, ça recommence, il ne sortira donc pas !" Ça pouvait durer longtemps, lorsque des exclamations vinrent de l’étable. C’était Patoir, qui, étonné de voir la Coliche s’agiter et meugler encore, avait soupçonné la présence d’un second veau ; et, en effet, replongeant la main, il en avait tiré un, sans difficulté aucune cette fois, comme il aurait sorti un mouchoir de sa poche. Sa gaieté de gros homme farceur fut telle qu’il oublia la décence, au point de courir dans la chambre de l’accouchée, portant le veau, suivi de Buteau qui plaisantait aussi. "Hein ! ma grosse, t’en voulais un… Le v’là". Et il était à crever de rire, tout nu dans son tablier, les bras, le visage, le corps entier barbouillé de fiente, avec son veau mouillé encore, qui semblait ivre, la tête trop lourde et étonnée. Au milieu de l’acclamation générale, Lise, à le voir, fut prise d’un accès de fou rire, irrésistible, interminable. "Oh ! qu’il est drôle ! oh ! que c’est bête de me faire rire comme ça !... Oh ! la la, que je souffre, ça me fend !... Non, non ! , ne me faites donc plus rire, je vas y rester ! " Les rires ronflaient au fond de sa poitrine grasse, descendaient dans son ventre, où ils poussaient d’un souffle de tempête. Elle en était ballonnée, et la tête de l’enfant avait repris son jeu de pompe, comme un boulet près de partir. Mais ce fut le comble, lorsque le vétérinaire, ayant posé le veau devant lui, voulut essuyer d’un revers de main la sueur qui lui coulait du front. Il se balafra d’une large traînée de bouse, tous se tordirent, l’accouchée suffoqua, pouffa avec des cris aigus de poule qui pond. "Je meurs, finissez ! Foutu rigolo qui me fait rire à claquer dans ma peau !... Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu, ça crève… Le trou béant s’arrondit encore, à croire que la Frimat, toujours à genoux, allait y disparaître ; et, d’un coup, comme d’une femme canon, l’enfant sortit, tout rouge, avec ses extrémités détrempées et blêmes. On entendit simplement le glouglou d’un goulot géant qui se vidait. Puis, le petit miaula, tandis que la mère, secouée comme une outre dont la peau se dégonfle, riait plus fort. Ça criait d’un bout, ça riait de l’autre. Et Buteau se tapait sur les cuisses, la Bécu se tenait les côtes, Patoir éclatait en notes sonores, Françoise elle-même, dont sa sœur avait broyé la main dans sa dernière poussée, se soulageait enfin de son envie contenue, voyant toujours ça, une vraie cathédrale où le mari devait loger tout entier. »

Henri Mitterand rapporte que lorsque Zola se pose des questions au sujet des accouchements et des grossesses, il prend contact avec des médecins de sa connaissance et que toute une correspondance s’établit. On ne sait pas s’il a assisté à des accouchements, mais une chose est sûre, c’est que, pour tout ce qu’il raconte, pour chaque roman, pour chaque idée, il s’est documenté.

Les sages-femmes

Je vais conclure sur les sages-femmes, pour expliquer ce qu’elles représentent dans le monde de Zola. On en rencontre assez peu. Sur la masse complète, les sages-femmes n’apparaissent qu’une dizaine de fois peut-être, pas davantage. Cependant, ce sont bien souvent des personnages truculents, hauts en couleurs, que Zola va nous montrer pendant toute la durée du travail, du début à la fin, buvant ensuite un petit verre avec le mari quand tout est terminé. Il a du respect pour la sage-femme, puisqu’il fait dire à ses personnages (Coupeau, dans L’Assommoir) qu’elle n’a pas volé les quelques piécettes pour l’accouchement, parce qu’elle est tout de même allée à l’école pendant longtemps.

Dans la plupart des romans de Zola, l’action se déroule dans des villes, et les sages-femmes qu’il décrit sont souvent installées dans des quartiers populaires. Zola y a vécu quand il était plus pauvre, il a connu toute cette ambiance. Lorsque, après le décès de son père, il quitte Aix avec sa mère pour s’installer dans la périphérie de la ville, il s’installe dans les quartiers grouillants, dans les quartiers de gitans, de petits artisans à la journée. Par la suite, en 1875, lorsqu’il écrit L’Assommoir, c’est carnet à la main qu’il va se promener et qu’il va relever tout ce qu’il voit, les ambiances, les rencontres, la vie des ouvriers qui travaillent dans ces quartiers.

Quand aux descriptions de sages-femmes, on peut parler de réalisme. On suit réellement leur travail, pratiquement minute par minute. Zola nous montre qu’elles sont identifiables dans les rues à partir de leurs enseignes. Dans L’œuvre, les artistes acceptent de vendre leur propre peinture, leurs propres travaux, mais ils répugnent à gagner quelques piécettes en peignant des enseignes de sages-femmes, qui représentent souvent une femme tenant un nouveau-né. Dans Le Rêve, Émile Zola emmène un de ses personnages, Hubert, à la recherche de ses origines, et la sage-femme va jouer un rôle dans cette quête. Hubert se voit refuser toutes les informations sur ses origines à l’Assistance Publique, mais loin de se décourager, il obtient son acte de naissance sur lequel est indiqué le nom de la sage-femme qui a accouché sa mère, et le voilà parti. « Enfin, il connut le nom, Madame Foucart, et il apprit même que cette femme demeurait rue des Deux-Écus en 1850. Alors, les courses recommencèrent. Le bout de la rue des Deux-Écus était démoli, aucun boutiquier des rues voisines ne se rappelait Madame Foucart. Il consulta un annuaire : le nom ne s’y trouvait plus. Les yeux levés, guettant les enseignes, il se résigna à monter chez les sages-femmes ; et ce fut ce moyen qui réussit, il eut la chance de tomber sur une vieille dame, laquelle se récria : Comment ! Si elle connaissait Madame Foucart ! Une personne d’un si grand mérite, qui avait eu bien des malheurs ! »

Zola dépeint l’intervention des sages-femmes, notamment dans L’Assommoir, où Gervaise accouche le dernier jour du mois d’avril 1851, dans un de ces petits quartiers populaires de Paris bien connus de Zola : « Alors que Gervaise était occupée à repasser des rideaux, elle sentit les premières douleurs de l’accouchement. Entre chaque douleur, lorsque le calme revenait, elle se levait et reprenait son activité. Bien que ne tenant plus debout, elle sortit seule et pria seulement une ouvrière de passer chez la sage-femme, à côté, rue de la Charbonnière. Puis, pliée, elle longea tant bien que mal les façades jusqu’à son domicile. Dans l’escalier, elle fut prise d’une telle crise, qu’elle dut s’asseoir au beau milieu des marches… Mais en rentrant chez elle, elle se mit toutefois à cuisiner un ragoût de mouton pour son mari… Elle revint dans la chambre, crut avoir le temps de mettre un couvert à un bout de la table. Et il lui fallut reposer bien vite le litre de vin ; elle n’eut plus la force d’arriver au lit, elle tomba et accoucha par terre, sur un paillasson. Lorsque la sage-femme arriva, un quart d’heure plus tard, ce fut là qu’elle la délivra… » La sage-femme est peinée de la trouver avec son bébé sur un vulgaire paillasson, elle n’abandonne pas Gervaise et reste jusqu’au retour de son mari. « Elle donna deux conseils avant de partir, le premier au père, de ne pas faire trop de bruit pendant la soirée, et le second à Gervaise de ne pas trop parler. Coupeau prit le nouveau-né dans ses bras, mais la sage femme le lui reprit. » Ici, Zola amplifie le caractère soumis de Gervaise par de nombreux détails pittoresques : « Comme Gervaise ne supportait pas de voir son mari manger seul, s’agitant dans son lit, elle disait "aussi, c’est bien bête de n’avoir pas pu mettre la table, la colique l’avait assise par terre comme un coup de bâton". Son pauvre homme lui en voudrait d’être là à se dorloter quand il mangeait si mal. Les pommes de terre étaient-elles assez cuites au moins ? Elle ne se rappelait plus si elles les avait salées. Sur ces paroles, la sage-femme la fit taire et la maintint au lit. Coupeau proposa à la sage-femme de rester manger avec lui, mais elle refusa, mais elle voulut bien boire un verre de vin… et resta jusqu’à l’arrivée des proches de Coupeau. Elle reprit un verre de café et laissa Gervaise se reposer. » On s’aperçoit que la sage-femme ne s’économise pas puisqu’elle reste même la nuit, jusqu’à ce que l’accouchée soit reposée. Zola met l’accent sur la rétribution de la sage-femme : « Mais Coupeau la défendait ; il allongerait les quinze francs de bon cœur ; après tout, ces femmes-là passaient leur jeunesse à étudier, elles avaient raison de demander cher. » Cette image de la sage-femme vient des quartiers populaires, où elle est respectée. Elle n’a pas le rôle du docteur. D’ailleurs, quand on commence à utiliser le chloroforme, la sage-femme refuse de l’employer et fait venir le médecin. La sage-femme a ses limites dans les romans de Zola, et l’on attend soit le médecin de famille, qui bien souvent se trouve le plus loin possible et arrive en pleine nuit quand tout est fini, soit l’accoucheur.

C’est une image inverse de celle que l’on donne bien souvent de Zola que j’ai voulu vous présenter aujourd’hui, en extrayant de son œuvre ces quelques passages qui montrent que sa façon de traiter la grossesse et l’accouchement pouvait être parfois légère et amusante.