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Hélène CESBRON, médecin généraliste

"49 jours" ou l’"avortement à domicile"

"49 jours", c’est la limite légale pour pouvoir interrompre sa grossesse à domicile. C’est un sujet très vaste qui comprend la loi, les réseaux, la formation. Je vais revoir avec vous ce qu’est la médecine générale, et je verrai également la loi qui autorise maintenant les médecins à pratiquer l’avortement en ville, hors structure hospitalière. Nous verrons aussi quel impact a ce nouvel acte sur la relation pendant la consultation entre le médecin et la patiente, et quelques pistes de conclusion. Je parlerai également de ce qui est nouveau dans cette loi, à savoir avorter "à la maison".


Médecine générale. Formation – Réseaux

Revenons rapidement sur l’histoire des études de médecine générale. Il y a plusieurs époques, et les mots changent selon les périodes. Nous avons connu le médecin sous le terme de médecin de famille, puis de médecin généraliste, puis de médecin traitant, et aujourd’hui, il est devenu "médecin spécialiste de l’individu dans sa globalité et son environnement ". Globalité physique et psychique, environnement social et familial. Le terme est pompeux, mais il est peut-être plus proche de ce que les médecins désirent être auprès de la population dans la société française.

Ce qu’on appelle la "médecine" est en fait composé de la médecine et de la chirurgie ; c’étaient deux écoles différentes qui ont été réunies. La médecine est enseignée à la Faculté de Médecine, et le terrain quasi unique de l’apprentissage, de stages pour les étudiants, était – et est toujours – l’hôpital. Ainsi, quelle que soit la spécialité choisie, la médecine est enseignée par chapitre d’organes. Il y a des certificats, et nos stages sont dispensés dans les services d’organes. On apprend le cœur par les cardiologues en cardiologie, on apprend le ventre par les gastroentérologues en gastroentérologie, etc.

La Faculté de Médecine, depuis assez longtemps, forme donc des spécialistes d’organes, ce qui commence à changer. Mais qui enseigne la médecine générale ? Tout le monde a une notion de ce qu’est la médecine générale, puisque à peu près tout le monde a un médecin généraliste, traitant, mais comment fait-on pour enseigner la médecine générale, qui d’emblée n’était pas une médecine d’organes ?

Dans les années 90, il y avait deux concours à la Faculté de Médecine, l’externat d’une part, puis l’internat, qui allaient sélectionner les étudiants en médecine en fonction de leur niveau de compétences scolaires. Ces concours se passaient à l’écrit. Il n’y a jamais eu, et c’est encore le cas aujourd’hui, d’évaluation de la pratique ou de la tenue de l’étudiant face au patient, ce que par contre on pouvait voir dans les études d’infirmières ou dans les études de sages-femmes. En Faculté de Médecine, il n’y a que des examens écrits.

Le concours de l’externat, qui a existé jusque dans les années 70, permettait dès la 4ème année de faire le tri, entre d’une part les étudiants qui allaient passer le concours de l’internat puis être spécialistes d’organes, et d’autre part les autres. Ces derniers étaient plutôt relégués à la médecine générale, avaient une filière plus courte, plus allégée et étaient voués à la médecine de famille qui était nettement moins technique. Cela s’est arrêté à la fin des années 70.

Puis le concours de l’internat a perduré jusque dans les années 2000, permettant de faire le tri dès la 7ème année après le tronc commun : des futurs spécialistes hospitaliers, ou non hospitaliers puisqu’ils pouvaient travailler en ville, des autres, non internes, ceux qui avaient échoué au concours, ou qui ne passaient pas le concours, et qui devenaient de fait médecins généralistes exclusivement non hospitaliers par une filière plus courte que l’on passait en un an et demi, voire deux ans.

Dans cet esprit de la Faculté de Médecine malgré tout glorifié par l’organe, la médecine générale était rarement choisie, mais plutôt, et souvent, subie par l’échec au concours de spécialité. Cette technique de tri a relégué la médecine générale en une sous-médecine ou une médecine du "moins bon", les médecins généralistes étant ceux qui avaient échoué au concours de l’internat.

Par conséquent, le médecin généraliste a eu – et a parfois encore – la réputation d’être le médecin qui fait les renouvellements d’ordonnance, les rhinopharyngites, qui fait surtout les gardes quand les spécialistes ont terminé leur service, le soir, le week-end. En faculté de médecine, ce sont des choses qu’on entend encore, et dans ce contexte, on s’aperçoit que la gynécologie obstétrique n’a absolument pas été enseignée aux futurs médecins généralistes. Il y a ainsi toute une génération d’étudiants qui ne sont jamais allés en salle d’accouchement, qui ne savent pas ce que sont les spécificités de l’être féminin. Pourtant, les médecins généralistes sont tout de même voués à croiser des femmes à peu près une fois sur deux dans leur cabinet de consultation. Ces mêmes étudiants en médecine, on le verra avec l’histoire des lois, n’ont eu que la version hospitalière de la médecine, et tout ce qui fait partie de la médecine de ville n’a jamais été enseigné jusque-là.

La distinction entre l’hôpital et la ville – on dit la ville, mais c’est aussi la campagne, la montagne, tout ce qui n’est pas dans l’hôpital – a une double conséquence : celle des compétences médicales, mais aussi celle du statut de rémunération. À l’hôpital, on est salarié, ou dans une clinique privée on peut être en libéral, mais le médecin généraliste n’a pas le choix de son statut de rémunération, il est forcément dans le libéral.

Depuis la fin des années 90, tous les étudiants en médecine à partir de la 7ème année sont appelés "internes". C’est une avancée parce qu’il n’y avait pas de discrimination, en tout cas chez les internes (dès le début de 3ème cycle), quel que soit leur statut. C’est le choix de la spécialité au concours qui déterminait la dénomination plus précise de l’interne : interne en cardiologie, interne en médecine générale.

C’est à cette époque également que sont apparus les premiers stages appelés "chez le praticien", le praticien étant le médecin généraliste qui pratique dans son cabinet en ville. Les internes de médecine générale vont avoir accès, à la fin des années 90, à quelques semaines de stage chez le généraliste. Jusqu’à aujourd’hui, il y a deux semestres obligatoires de stage chez le praticien, plus un semestre en médecine préventive de ville, soit en PMI, soit en médecine scolaire, et les études de médecine sont maintenant équivalentes. Cela signifie que les thésards, qu’ils soient de médecine générale ou de spécialité, ont le même nombre d’années d’études. Depuis 4 ans, il existe un concours national : tous les étudiants sont obligés de passer le concours de l’internat, et ils choisissent leur spécialité en fonction de leur classement.

La médecine générale est aujourd’hui devenue une spécialité à part entière, qui comprend des praticiens devenant maîtres de stages et enseignants dans leur cabinet de ville. La Faculté a formé des maîtres de stage à l’extérieur de l’hôpital et des professeurs de médecine générale sont aujourd’hui reconnus au sein de l’Université.

Il y a donc une émergence de la reconnaissance d’une médecine particulière, qui est celle des premiers soins, celle de toute la population sans discrimination, le petit, le moyen, le grand, le faible, le pauvre, le riche. Le médecin généraliste est le médecin des premiers soins.

Il est vrai qu’après tout de même 9 à 10 ans d’études, on n’a pourtant pas eu le temps de tout voir, et il est proposé aux étudiants ce qu’on appelle les "diplômes spécifiques" : ce sont les diplômes universitaires (D.U., D.I.U.), des diplômes supplémentaires qui dès la fin du cursus estudiantin ou juste après la thèse, permettent un approfondissement d’un domaine qu’ils désirent acquérir. Dans le domaine de l’orthogénie, le diplôme universitaire de PMI, le diplôme universitaire de régulation des naissances, le diplôme universitaire de gynécologie médicale, de contraception, permettent de pouvoir pratiquer ensuite les IVG à domicile.

Les médecins généralistes, qui étaient mal formés à la pédiatrie, à la gynécologie, ont maintenant dans leur cursus deux stages obligatoires, en pédiatrie et en gynécologie. Ils sont thésés, ils se spécifient un peu dans leur façon de voir leur orientation, tout en restant médecins généralistes, et ils vont pouvoir travailler en réseaux. On peut s’inscrire dans un réseau, mais ce n’est pas obligatoire. Le jeune médecin généraliste va donc pouvoir s’installer dans un cabinet en ville en tant que médecin de famille, ce qui est à peu près la seule façon d’exercer la médecine générale comme on l’entend. Il y a 1 % de médecine générale qui se pratique en centres de santé, qui est le troisième secteur associatif, mais ces consultations sont peu connues et ne reflètent pas vraiment l’organisation sanitaire de médecine générale en France.

Les réseaux existent depuis longtemps, et ils répondaient à des problématiques concernant l’ensemble de la population : réseaux de la lutte contre la tuberculose, réseaux du planning familial, etc. Depuis peu, depuis la fin du 20ème siècle, ils se spécialisent sur des thématiques, des publics, donc réseaux HIV, réseaux hépatite C, le cancer du sein dans l’Oise. Puis le réseau ville/hôpital pour l’orthogénie s’est constitué.

La loi Veil et la parenthèse – Aubry et le retour – Et les sages-femmes

La loi a motivé la création de ces réseaux ville/hôpital pour l’orthogénie. Elle a donné l’autorisation aux chefs de service des hôpitaux de s’organiser pour que les médecins puissent pratiquer l’IVG médicamenteuse hors établissement de santé dans de bonnes conditions. Le premier grand réseau qui est devenu un réseau régional est le réseau " REHVO ", réseau de santé ville/l’hôpital pour l’orthogénie : « C’est le réseau qui entoure les professionnels de santé dans cette nouvelle offre de soins (l’avortement à la maison) dans le respect du cadre légal, tout en garantissant un niveau de qualité et de sécurité de soins maximal aux patientes. »

Toutefois, le réseau ville/hôpital est un partenariat obligatoire à la pratique de l’avortement en ville. C’est une convention tripartite entre le médecin, le directeur de la structure hospitalière et le chef de service. Il est créé dans le but de protéger les professionnels en ville et les patientes lorsqu’elles font une complication, même s’il n’y en a quasiment plus.

Il y a eu la loi Veil, en 1975. Les médecins et les sages-femmes étaient les premiers professionnels soignants à s’occuper des femmes pour les avortements, clandestinement à cette époque. Ils étaient certes clandestins, mais c’étaient les premiers qu’on allait voir. Puis est arrivée la loi Veil, en 1975, qui a représenté une énorme avancée. Toutefois, il faut souligner que cette loi va limiter et encadrer la pratique d’avortement au seul univers médical et hospitalier. Je dis "médical", parce qu’il y avait des gens qui n’étaient ni des médecins, ni des sages-femmes, qui pratiquaient les avortements auparavant. On sait avec différentes associations que des ouvrières étaient formées, et qu’elles participaient à des avortements. C’était donc des professionnels non médicaux. Je dis "hospitalier", parce que c’en était fini des avortements dans les cabinets de médecins généralistes ou de sages-femmes. L’avortement est devenu médical, hospitalier, et je dirais même gynéco-obstétrical.

La loi est passée un peu difficilement, dans les conditions que l’on connaît, et aussi grâce à un transfert du Ministère du Droit des Femmes sur le Ministère de la Santé, ce qui a permis précisément de donner cette connotation médicale et spécialisée à l’avortement, qui a perdu le côté militant dans l’accès à la liberté de son corps.

La loi Veil va dépénaliser et limiter l’avortement à un nombre de semaines. Avant 1975, on ne savait pas si on était à 10,12, 14 semaines. Maintenant, la limite est de 10 semaines, une sanction tombe.

La loi Veil va également dépénaliser l’acte, mais elle l’encadre en spécifiant qu’il s’agit d’ un acte médical qui va être réservé au corps des gynécologues-obstétricaux, même si quelques médecins avaient le droit de faire des vacations en Centres, ce qui n’était pas la filière la plus reconnue. C’était la fin des avortements dans les caves, et surtout des personnes qui ne connaissaient rien à l’appareil génital féminin. C’en était fini des morts, des septicémies, et c’en était fini aussi que les étudiants "croisent" cela pendant leurs études. Car il y a toute une génération d’étudiants qui n’ont jamais vu – et j’en fais partie – les femmes arriver en urgence, pâles, en saignant, et se voir reléguées au fond d’un couloir parce qu’elles sont en train de faire un acte qu’elles savent illégal, appelé avortement. Personnellement, en tant qu’étudiante en médecine, l’avortement était une évidence, un acquis, mais certainement pas un problème.

Les étudiants futurs médecins généralistes n’ont absolument pas été formés à gérer l’accueil, l’accompagnement et l’après d’une femme qui vient demander un avortement. Et c’est pour cela que je parle de parenthèse, car c’est une parenthèse d’une génération entière qui n’a pas connu l’avortement.

En 2001, la loi Aubry modifie profondément la loi Veil. Outre qu’elle augmente les conditions d’accès (12 semaines au lieu de 10) et le choix pour les femmes, elle va permettre aux médecins généralistes de pratiquer à nouveau, et de façon légale, les interruptions de grossesse. Il ne s’agit pas des mêmes médecins généralistes, c’est à la rigueur les enfants des "avorteurs " qui sont retraités. Il y a donc eu 25 années de mise entre parenthèses d’un acte qui peut toucher tout de même la moitié des patients de médecine générale, c’est-à-dire les femmes (50 % de la population de médecine générale).

La loi Aubry prévoit un allongement du délai pour faire une IVG. Elle allège le protocole social en levant l’obligation (sauf pour les mineures) de consulter un travailleur social, un conseiller conjugal et surtout de justifier son choix socialement ou affectivement. La loi Aubry augmente le choix en autorisant une nouvelle méthode d’interruption de grossesse, la méthode dite médicamenteuse. Pour les médecins généralistes qui ne sont pas chirurgiens, c’est une méthode qui va être complètement dans leurs compétences, puisqu’il s’agit de gérer du médicament et non plus du technique, de l’hypertechnique, de la chirurgie. Les généralistes ont donc aujourd’hui le droit de pratiquer l’avortement

Avorter à domicile. La maison cocon – La ville et la campagne – Son médecin de famille

Que signifie avorter "à la maison" ? C’est avorter dans sa maison, dans son appartement, dans son lieu de vie, dans un lieu qu’on a choisi pour être bien, pour être mieux, dans un lieu où l’on se sent protégé du regard des autres. On peut s’isoler, on peut se mettre dans sa chambre, sans avoir à subir le jugement d’une infirmière, d’un médecin, d’une aide-soignante. C’est un lieu où l’on peut se promener en pyjama, en maillot. On peut grimacer sa douleur sans témoin. On peut saigner sans avoir l’impression de gêner, on peut se doucher quand on veut, on peut se vautrer devant la télé, à l’heure qu’on veut, les jambes en l’air, la tête sur les genoux de son compagnon ou de sa mère. C’est un lieu où l’on se sent plus détendue. C’est le lieu où l’on mange, quand on veut et pas forcément à 18 heures. C’est un endroit où l’on dort sans risquer d’irruption à l’heure précise de la température. C’est un lieu où l’on décide de ce qui est bien pour soi, pour son rythme corporel, pour gérer ses émotions. C’est avorter à la maison, c’est la maison cocon

C’est également avorter en ville, à la campagne, à la montagne, en dehors des grosses structures hospitalières. C’est avorter avec un médecin, dans l’idéal le médecin de son choix, son propre médecin traitant ou le confrère voisin, en tout cas quelqu’un qui nous aura orientée vers une personne de confiance. C’est donc avorter près de sa maison, dans son quartier, sans l’obligation de prévoir un trajet pénible en train, en bus, voire dans un pays étranger.

Avorter à domicile redonne ainsi la dimension presque naturelle, en tout cas évidente, de l’acte d’avortement comme un acte que les femmes, de toute façon, croisent ou croiseront pendant leur vie. On sait que presque une femme sur deux avorte en France, c’est un chiffre qui est faible par rapport aux pays où les lois ne permettent pas, voire interdisent, l’avortement, et qui peut être 10 à 15 fois plus élevé que chez nous. L’avortement fait partie de la vie des femmes, quelles que soient leurs origines sociales. Les femmes faisant partie de la médecine générale, l’avortement fait partie de la médecine générale.

L’avortement accompagné par un médecin au Cabinet de ville permet une prise en charge rapide. Le médecin généraliste étant le médecin des premiers soins, habitué aux urgences même si c’est ce qu’on appelle les petites urgences, va recevoir la patiente généralement dans les 48 heures, ce qui est impossible en secteur hospitalier.

Le dossier de la première consultation permet surtout de rassurer la patiente, de prendre en charge sa demande, et de lui expliquer comment cette méthode va fonctionner. En tout cas, on montre qu’on est présent et qu’on va l’accompagner. Ces consultations s’insèrent dans des consultations absolument traditionnelles de médecine générale, ce qui permet un grand respect de la confidentialité de cet acte. Puisque la salle d’attente de médecine générale est commune aux petits enfants qui sont malades, à la grand-mère qui vient renouveler son ordonnance, au pépé qui accompagne la mémé, on peut y croiser sa voisine, mais la raison est absolument gardée secrète. Il ne s’agit ni d’une salle d’attente de gynécologie-obstétrique, ni d’une salle d’attente d’un centre d’orthogénie où les raisons de la présence des femmes y sont plus qu’évidentes.

Relation médecin-patiente. Interlocuteur unique – Une technique si simple ! – Et si on accompagnait ?... – Tellement moins !

Cet accompagnement d’interruption de grossesse à la maison présente de nombreux avantages.

On avorte à la maison, on est accompagnée par son médecin, garant du bon déroulement du protocole légal et médical. Il est le seul interlocuteur. Parfois, le médecin a une secrétaire, mais l’équipe accompagnante est vraiment très réduite, ce qui permet à la patiente de conserver un secret presque absolu. Ce point est fréquemment évoqué dans les consultations, l’intimité du cabinet, qui malgré tout a une salle d’attente, s’opposant au brouhaha assez indiscret d’un service hospitalier.

Le médecin va devoir être préalablement formé à cette nouvelle technique par le réseau, ce qui lui permet de répondre assez aisément aux interrogations générées par cette nouveauté. Les femmes savent toutes à peu près quelque chose sur l’avortement, mais l’avortement en ville avec les médicaments est une nouveauté dont elles ont peu entendu parler, même si maintenant la méthode a plus de 6 ans. Les médecins la connaissent peu et les patientes encore moins. Les femmes posent des questions sur cet acte nouveau : « Est-ce que je vais avoir plus mal qu’à l’hôpital, est-ce que je vais saigner davantage, est-ce que je pourrai avoir des enfants plus tard avec cette molécule qui est chimique ? »

Cette nouvelle méthode d’interruption, médicamenteuse, est extrêmement simple techniquement, ce qui est formidable pour les médecins généralistes. Certes, pour l’instant, il faut requérir du savoir global sur le fonctionnement d’un être humain, mais l’IVG médicamenteuse ne nécessite quasiment aucune technicité.

Le dossier médical permet de s’assurer qu’il n’y a pas de contre-indications. Il s’agit d’un dossier médical classique, pour s’assurer que le comprimé, la méthode et les saignements vont être tolérés. En réalité, c’est surtout un dossier qui va permettre de faire connaissance avec un être humain, de comprendre son histoire de vie, de lui permettre de se poser, à un moment très particulier de sa vie, dans ses réflexions, et c’est un temps qu’on va se donner pour cela. Ce temps-là est un peu plus long, mais c’est la partie la plus importante. Les étudiants en médecine qui font le stage chez le praticien en ressortent généralement émerveillés par la richesse de la relation dans cette consultation, car en très peu de temps, en 4 ou 5 consultations très rapprochées, deux êtres humains, la patiente et le médecin, vont faire équipe pour imposer un choix de vie. Ces consultations deviennent presque magiques pour les observateurs profanes : comment arrive-t-on, avec si peu de technique, à soulager un être humain parfois en très grande souffrance ?

C’est une méthode d’accompagnement de la femme et parfois du couple. Les meilleurs accompagnants ne sont pas les médecins, on le sait, et dans ce domaine, il n’y a quasiment aucune formation. La seule spécialité médicale qui vient d’émerger dans le domaine de l’accompagnement, c’est de façon assez logique celle des soins palliatifs, qui accompagnent là aussi une très grande souffrance, en lâchant la plus grande technique, à savoir la réanimation ou la chirurgie. Les médecins doivent apprendre à accompagner, afin de devenir humainement meilleurs à l’avenir, même si les études de médecine durent deux ans de plus.

De plus, cette méthode à la maison est vraiment très efficace en termes de succès. Et à la maison, c’est "moins" douloureux, cela saigne "moins", c’est "moins" angoissant et nous avons "moins" de complications ou d’échecs. On sait que l’hôpital est très anxiogène pour certains, dans la mesure où on ne meurt plus à la maison, mais de plus en plus à l’hôpital. À l’hôpital, on soigne des maladies extrêmement graves, alors qu’à la maison ce n’est pas grave, le médecin généraliste est le médecin des petits soins. Cela renvoie à la simplicité de cet acte pour les médecins. Cela n’en reste pas moins un avortement.

L’intimité. Et si on parlait d’autre chose ?…

On n’est pas dans le technique, et on n’est même pas dans l’examen physique. On n’a pas d’obligation, sur cette technique d’IVG à la maison. On n’a pas besoin de déshabiller la femme, on n’a pas besoin de la palper, de l’ausculter, sauf si vraiment elle le désire. Elle n’a pas cette angoisse. Il y a une différence tout de même entre les IVG faites par les gynécologue en ville et celles faite par les généralistes. Les gynécologues disent se sentir l’obligation, du fait de leur spécialité, de regarder l’appareil génital d’une femme pour une IVG médicamenteuse, alors que cet examen n’est absolument pas nécessaire. En médecine générale, pas besoin de baisser sa culotte, pas besoin de montrer ses fesses à quelqu’un, surtout qu’elles sont le lieu de la faute et de la future souffrance. D’emblée, la consultation prend une autre allure.

On se pose, on s’écoute, on explique, on raconte. On pleure souvent, mais on rit aussi beaucoup. On entend « mon bébé », on entend « mon enfant », on entend « ma grossesse », on entend « mon rien » ou parfois « mon plus tard ». C’est le lieu où l’on hésite, où l’on ne sait plus, où l’on doute, où l’on peut être absolument certaine. On entend « je le tue », on entend « je l’abandonne », ou « je lui dis à bientôt ».

C’est un secret ou ce n’est pas un secret. Cela peut être partagé. On entend « j’ai mal », « j’ai mal à mon ventre », « j’ai mal à mon cœur », « j’ai mal à ma tête » et « j’ai peur ». On entend « je ne saigne pas », « je ne ressens rien », « je n’ai pas de culpabilité », et « je sais que c’est le meilleur choix pour moi ». Mais on entend aussi « je suis obligée » ou « je n’ai pas le choix ». On entend aussi « est-ce que je peux me laver les mains ? », « est-ce que je peux faire une petite prière ? ». Autant de consultations, autant de richesses humaines et d’apprentissage pour le médecin tout au cours de sa vie de médecin.

Conclusion. Le choix et les disparités – Les exigences futures

Il existe maintenant en France deux méthodes. Il existe deux façons de procéder par anesthésie, l’anesthésie locale et l’anesthésie générale pour ce qui est de l’hospitalier, donc on a le choix entre deux anesthésies si on le souhaite.

On a le choix entre deux lieux possibles pour interrompre sa grossesse : en structure hospitalière, ou avec un médecin hors structure hospitalière, dit médecin de ville ou de campagne.

On a le choix de son accompagnant : sa mère, son compagnon, sa copine, sa voisine…

La femme n’est enfin plus considérée comme mineure, avec la non obligation de la consultation psychosociale. N’étant plus considérée comme mineure, elle peut imposer son choix.

Il existe cependant de grandes disparités sur le territoire français. Il y a les disparités géographiques. Qu’on soit en ville ou à la campagne, l’accès au médecin ou à la structure hospitalière n’est pas la même. En ce qui concerne l’IVG médicamenteuse en ville, la loi nous oblige à être à moins d’une heure de la patiente. C’est facile en ville, mais à la montagne, une heure peut représenter 5 kilomètres et cela peut être déjà très loin.

Il y a une disparité d’accès à la méthode. Il y a des écoles du médicament, certaines étant très médiatisées, mais il y a aussi des écoles de la chirurgie où l’on décide de ne pas former les médecins aux médicaments. Il y a des écoles d’anesthésie locale, des écoles d’anesthésie générale. Ainsi, en fonction de l’endroit où l’on se situe sur le territoire géographique, on n’a pas les mêmes choix.

Il existe une disparité d’application de la loi. Certains centres hospitaliers ne vont pas jusqu’aux 14 semaines autorisées par la loi, ils s’arrêtent à 12. En fonction de l’endroit où l’on habite, on se retrouve contraint de se rendre en Espagne, alors qu’on est à 13 semaines et qu’on est en France. Il y a aussi des disparités dans la limitation, certains centres hospitaliers autorisant le médicament jusqu’à 9 semaines, et d’autres décidant que c’est jusqu’à 7 semaines. Du fait de ces disparités, peu de femmes finalement ont accès à tous les choix cités.

Je crois que parmi les exigences futures –je l’entends beaucoup de la part des étudiantes ou des jeunes femmes que je vois en consultation – il y a déjà celle de pouvoir imposer ses choix, qui sont des choix légaux. Les femmes mettent fréquemment en avant l’aspect juridique, un aspect qui finalement a été en corrélation avec ce qu’elles vivent, et ce que la France leur propose dans notre société.

Les exigences touchent également le délai de réflexion de 7 jours à partir du moment où on décide d’interrompre sa grossesse. Ce délai français est plus long que celui d’autres pays, par exemple l’Espagne, l’Angleterre ou l’Allemagne. On se dirige également vers un changement du délai en ville, qui passera sans doute de 7 à 9 semaines, puisque c’est une possibilité médicale de pratiquer en ville jusqu’à 9 semaines.

Dans le futur, l’accompagnement sera probablement donné aux professionnelles de l’accompagnement que sont les conseillères conjugales, les assistantes sociales… qui ont toujours participé à la planification familiale sous un angle non médical. Ce ne sera plus seulement la tâche des médecins et des sages-femmes.

Et certainement, la possibilité sera donnée aux femmes de se procurer directement le médicament, qui pour l’instant est fourni par le médecin. Ce sera alors un accès direct à la pharmacie, comme pour les contraceptifs ou la pilule du lendemain.