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Anne HUGON

Réformer la maternité : un projet colonial. Gold Coast, des années 1920 aux années 1950

Anne Hugon travaille à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, au Centre d’Études des Mondes Africains. Elle est l’auteure de L’Afrique des Explorateurs, tomes 1 et 2 (Découvertes Gallimard, Paris, 1991 et 1994). Elle a également coordonné Histoire des femmes en situation coloniale. Afrique et Asie 20ème siècle (Karthala, Paris, 2004). En photo ci-dessus, le Dr Cecily Williams.


Mon intervention d’aujourd’hui concerne un pays sur lequel je travaille depuis longtemps déjà, qui est l’actuel Ghana, autrefois appelé Gold Coast ou Côte de l’Or. Mon cadre chronologique englobe les années 1920 jusqu’à l’Indépendance, le Ghana étant le premier pays africain à avoir recouvré son indépendance en 1957. Mes sources sont variées, mais comportent un très important corpus émanant de l’ex-Ministère de la Santé, que l’on appelait le Département Médical à l’époque coloniale. L’essentiel de mes informations viennent de ce Département Médical, et intègrent des correspondances entre les médecins, des rapports et différents documents de l’administration médicale. J’ai complété ces recherches par la lecture de journaux de l’époque, des journaux en langue anglaise existant depuis la fin du 19ème siècle. J’ai en outre fait des repérages dans les archives en Grande-Bretagne, à la Croix Rouge britannique par exemple, car elle a joué un rôle dans la réforme de la maternité. J’ai également consulté un certain nombre de correspondances privées qui ont été données à un Institut d’Oxford appelé Rhodes House. D’autre part, j’ai interrogé une trentaine de sages-femmes ghanéennes retraitées sur leur passé, leur vocation, leur métier, leur vie, ainsi que des mères ghanéennes, pour recueillir des informations sur leur expérience par rapport à la maternité à l’époque coloniale. Toutes étaient des femmes assez âgées, et pour certaines, très âgées.

La "colonisation des corps"

La colonisation en général est toujours considérée comme une époque de grands changements - voire de bouleversements - sur tous les plans, politique, économique, socio-culturel... Depuis une dizaine d’années environ, beaucoup de recherches ont porté, surtout en langue anglaise, sur ce qu’on appelle la « colonisation des corps », la colonisation de l’intime, c’est-à-dire sur les répercussions à un niveau très personnel de la domination coloniale. Comment la domination coloniale, qui est un cadre politique et économique, touche-t-elle les gens dans leur intimité ? L’ordre colonial avait-il la capacité de s’infiltrer jusqu’au tréfonds des êtres, jusque dans leur intégralité corporelle ? Même si l’historiographie ne s’est pas massivement saisie de la question de la maternité comme institution, il existe un certain nombre d’ouvrages déjà parus, par exemple un livre sur les femmes ashanti - l’un des peuples ghanéens - à l’époque coloniale. Il existe également un ouvrage sur la maternité au Kenya, un autre sur le Congo belge ; et mes propres recherches sur le Ghana, depuis une douzaine d’années, montrent que la réforme de la maternité a été importante, sinon majeure. Manifestement, les autorités se sont beaucoup interrogées sur cette « réforme de la maternité ». La réforme de la maternité, telle que je la conçois, comprend deux volets : le souci des autorités médicales de médicaliser la grossesse, l’accouchement et le soin aux nourrissons. Mais ce volet physiologique s’adosse à un projet plus général qui est une réforme sociale du rôle de mère ou « comment former de bonnes mères ». Les deux volets sont évidemment interdépendants à beaucoup de niveaux.

Que nous apprend l’étude de la maternité sur le système colonial ?

Aujourd’hui, je procèderai en deux parties, puis je conclurai sur une sorte de bilan. La première partie se réfère à la médicalisation de la grossesse, de l’accouchement et du soin aux nourrissons et la deuxième partie à la réforme de la maternité sociale, qu’on peut aussi appeler « la fabrique des mères ». En conclusion, peut-on dire que ce projet colonial a abouti ? En 1957, lorsque le pouvoir est transféré aux élites ghanéennes qui vont gouverner le pays, les Britanniques ont-ils formé, ou non, des mères d’un type nouveau ?

Le Ghana se situe en Afrique équatoriale, à l’Ouest du Togo et à l’Est de la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso le délimitant au Nord. C’est un pays relativement petit, dont la superficie couvre environ la moitié de la France. Sa population est estimée au début de la période coloniale, juste après la première guerre mondiale, à 4 millions d’habitants, puis à 6 millions à l’époque de l’Indépendance, et à un peu plus de 20 millions aujourd’hui.

Une "colonie modèle"

Le Ghana est une colonie considérée par les Britanniques comme une grande réussite, une « colonie modèle ». Après les périodes classiques de résistance militaire à la domination coloniale, le pays est « pacifié ». Il y a peu de troubles armés, peu de révoltes et elles sont assez rapidement liquidées. La colonie connaît dans l’entre-deux-guerres un très grand développement économique, essentiellement fondé sur le cacao. La Gold Coast devient le premier pays du monde producteur de cacao. Les plantations sont en général aux mains des Ghanéens eux-mêmes et non dans celles de planteurs étrangers. Ce sont souvent de petites plantations familiales faisant entrer un très grand nombre de gens dans une économie monétaire. Le cacao est vendu à de grosses multinationales, notamment à Cadbury, qui devient d’ailleurs un acteur de la maternité puisque Cadbury forme et salarie un personnel qui va de maison en maison pour « apprendre » aux femmes à s’occuper de leurs enfants. Outre le cacao, il y a les mines d’or, en particulier dans l’arrière-pays, l’Ashanti, cette région centrale étant une riche région aurifère. La colonie connaît également un fort développement urbain, surtout dans le Sud, avec de nombreuses migrations du Nord au Sud, y compris des migrations de populations venant de colonies françaises, comme la Haute-Volta, qui passent les frontières pour travailler dans les plantations de cacao. Cependant, les deux plus grosses villes, Accra sur la côte et Kumasi à l’intérieur, sont relativement petites, avec un tissu urbain peu dense. Sur les photographies de ces grandes villes en 1957, malgré une forte densité de population dans certains quartiers, le tissu urbain est malgré tout très lâche. Les années 20 sont considérées comme un « âge d’or » de la colonisation au Ghana, notamment grâce à l’action d’un gouverneur, Frederick Gordon Guggisberg, qui est considéré, y compris par les historiens ghanéens aujourd’hui, comme un gouverneur « éclairé ». Frederick Gordon Guggisberg a accepté de dialoguer sans arrêt avec des membres de l’élite ghanéenne - dont je reparlerai souvent car c’était une petite tranche de la population extrêmement influente, composée de gens diplômés, avocats, médecins, journalistes, hommes de lettres, souvent formés en Grande-Bretagne et dont la volonté était de prendre les rênes du pays. Ils étaient anticolonialistes, en ceci qu’ils se jugeaient parfaitement aptes à se passer des colonisateurs et à diriger eux-mêmes le pays. Parallèlement, il existait une sorte de compromis entre les cadres de la colonisation et cette élite ghanéenne, puisqu’ils ont été en partie intégrés, avec notamment des juges et des médecins africains. Ils faisaient partie du jeu colonial, tout en le critiquant. Guggisberg a d’abord fait ouvrir un lycée, Achimota, qui formait des élèves jusqu’à l’équivalent du baccalauréat, pour qu’ils puissent ensuite faire des études universitaires en Grande-Bretagne ou en Sierra Leone, colonie qui disposait d’un collège de niveau universitaire. Achimota est aujourd’hui encore la plus prestigieuse école du Ghana. Il a également fait construire le premier hôpital général africain, Korle Bu. Ensuite, il a lancé le projet d’une maternité, mais arrivant en fin de mandat, il n’a pu l’inaugurer lui-même. L’hôpital de Korle Bu a ouvert en 1923, l’école d’Achimota en 1925 et la maternité d’Accra, située sur le même terrain que l’hôpital mais qui administrativement est un établissement séparé, en 1928. C’est le seul établissement de toute la colonie spécifiquement destiné au suivi de grossesses et aux accouchements, jusqu’en 1949, époque à laquelle ouvre à Kumasi un second établissement de ce type.

Médicalisation de la maternité

La première maternité ouvre donc en 1928, mais c’est en même temps une école de sages-femmes, un établissement d’enseignement. Toutefois, les premiers projets de médicalisation de la maternité étaient bien antérieurs, remontant à 1915. En 1915, un certain Frederick Nanka-Bruce, l’un des premiers médecins formés dans les années 1890 à Edimbourg, médecin ghanéen d’une grande famille de l’élite traditionnelle d’Accra, écrit au gouverneur en indiquant que les femmes et les enfants meurent en beaucoup trop grand nombre et qu’il faut intervenir. En 1915, on est en pleine guerre, le Togo voisin est allemand, la guerre est donc à la frontière Est de la Gold Coast. Dans son courrier, Nanka-Bruce prétend que les Allemands, de l’autre coté de la frontière, font beaucoup mieux que les Britanniques, quoi qu’on dise de la barbarie allemande. Et il affirme – ce qui d’ailleurs est démenti par les autorités – que les Allemands ont mis en place un programme de formation des accoucheuses traditionnelles et ont ainsi considérablement réduit les taux de mortalité maternelle et infantile à la suite de cette formation modeste. Il est exact qu’en Gold Coast, les taux de mortalité maternelle et infantile sont énormes. Le taux de mortalité infantile est de 400/1000 en 1920 (40 %). Certes, cette estimation est très peu fiable, comme les médecins eux-mêmes le reconnaissent, mais ils sont convaincus que ce taux est très important. Ils n’ont pas vraiment les moyens de le vérifier, dans la mesure où l’état-civil ne fonctionne pas correctement. Si un bébé n’est pas enregistré à sa naissance, son décès ne le sera pas nécessairement. À titre de comparaison, vers 1925, le taux de mortalité infantile au Royaume-Uni est de 77/1000. De nos jours, l’écart entre les chiffres de l’actuelle Grande-Bretagne et de l’actuel Ghana est également considérable, ce n’est pas loin de 100 fois plus pour la mortalité infantile au Ghana, un taux classique pour un pays africain. Le taux de mortalité maternelle est quant à lui estimé à 30/1000 en 1917. Là encore, le chiffre n’est pas sûr. À la demande du docteur Nanka-Bruce, le gouverneur décide de mettre sur pied, en 1917, une Commission d’Enquête chargée d’étudier les causes de la mortalité infantile. À cette époque, on se préoccupe peu de la mortalité maternelle. La Commission d’Enquête travaille entre 1917 et 1919. C’est une Commission mixte, au sens où elle regroupe des Européens et des Africains et précisément des membres de l’élite, notamment le fameux docteur Nanka-Bruce, épaulé par Mrs Hutton-Mills. Il faut souligner que les années 20, au Ghana, ont ceci de particulier qu’il existait une réelle interaction entre l’élite ghanéenne et les autorités coloniales. Il y avait bien entendu du racisme, mais manifestement, les relations étaient, sinon cordiales, du moins proches entre l’élite ghanéenne et les autorités coloniales. C’est aussi une commission mixte au sens où l’on y trouve quelques femmes (comme Mrs Hutton-Mills, déjà citée), et plusieurs hommes : un autre médecin africain, quelques administrateurs, le directeur des Services de l’Hygiène ainsi que des médecins européens. Tous ces membres enquêtent pendant plusieurs mois et se réunissent régulièrement pour mettre en commun les résultats de leurs recherches. Ils interviewent des sages-femmes traditionnelles et des médecins exerçant dans différentes parties du pays, y compris dans des sociétés missionnaires. Ce rapport de plus de 100 pages est très nuancé et riche d’informations. Ainsi, le Service de l’Hygiène publie un rapport qui explique que « la mortalité infantile est infiniment plus importante dans le quartier le plus densément peuplé et le moins bien drainé de la capitale ». Des conditions économiques et sociales expliqueraient donc en partie le taux de mortalité. Mais la hiérarchie du Département Médical synthétise ce rapport, et ce de telle sorte qu’elle se débarrasse de tout ce qui est trop nuancé. Non seulement elle le synthétise, mais elle le simplifie à l’extrême. Par exemple, pour de nombreux médecins, la malaria est sans doute un très fort facteur de mortalité infantile. Mais ce constat est écarté, car il impliquerait que les autorités luttent contre la malaria. Finalement, les autorités médicales elles-mêmes, qui ont analysé ce gros rapport de cent pages et qui l’ont synthétisé à plusieurs niveaux, vont conclure que les responsables de la mortalité infantile sont les femmes.

Les femmes accusées

C’est là un point très important, car c’est cette conclusion qui va donner son orientation à la politique de réforme de la maternité. Au lieu de décongestionner les quartiers les plus densément peuplés d’Accra, de faire en sorte que l’assainissement y soit plus efficace, ou de développer la prévention de la malaria, on accuse les femmes d’être responsables de la mortalité infantile. Le projet consistera donc à former les femmes et, en particulier, à former des mères puisqu’il y aurait un fort taux de mort-nés et de morts dans les sept premiers jours. À vrai dire, on ne dénonce pas en bloc toutes les femmes, mais certaines femmes en particulier. La synthèse du rapport dit certes que les femmes qui viennent de mettre leur enfant au monde ne savent pas s’y prendre. Mais les pires seraient les accoucheuses traditionnelles. « Bon nombre de maladies contractées par les femmes de la Gold Coast sont imputables aux méthodes dégoûtantes et parfois violentes des sages-femmes indigènes » (1928). Parmi les pratiques considérées comme vraiment néfastes, relevons : s’asseoir sur le ventre d’une femme en cas de travail prolongé, appuyer dessus avec une planche, masser le ventre à partir du 7ème mois, mauvaise section du cordon ombilical… Est également incriminée l’utilisation de certaines plantes, de décoctions, qu’on introduit dans le vagin quand le travail se prolonge trop, dans l’idée qu’elles vont permettre l’expulsion. Il est vrai que la maternité d’Accra, pendant des années, voit arriver des femmes dans des situations désespérées et dans des états d’infection graves. L’un des buts du comité d’enquête était de découvrir s’il y avait des pratiques, religieuses entre autres, qui pouvaient être mises en cause dans ce taux de mortalité. Tout le monde a démenti ce point. Certains gestes ne devaient pas être les bons, effectivement, mais on ne trouve pas de rites particuliers entraînant la mort du nouveau-né. Cette mortalité infantile préoccupe énormément les autorités médicales dans la mesure où elle obère le développement démographique de la colonie. Or, à cette époque, une colonie prospère est une colonie peuplée, un pays prospère est un pays peuplé. Il faut par conséquent subvenir au bon développement démographique et faire en sorte que les enfants qui naissent vivent, et que les femmes qui mettent au monde des enfants y survivent également.

Le succès de la maternité d’Accra

La maternité d’Accra, ouverte en 1928, est un établissement conçu à l’origine sur une échelle assez modeste, car tout le monde était convaincu qu’elle n’aurait pas de succès. Mais au bout de deux mois, elle s’avère déjà trop petite et toute l’histoire de la maternité à travers les archives est l’histoire d’un établissement dont on dit constamment qu’il est bondé, qu’il est arrivé à saturation, qu’il faut l’agrandir… Ceci dès le départ. C’est la preuve que les autorités n’avaient pas bien pris la mesure de l’entrée dans la modernité de la population d’Accra. Pour les autorités coloniales, l’hôpital aurait été répulsif parce qu’il représentait un monde étranger, hostile… Au contraire, la maternité a eu un immense succès très rapidement. Au départ, les autorités supposent que cette maternité d’Accra accueillera surtout des femmes dans un état désespéré. Mais en réalité, de nombreuses femmes de la ville d’Accra vont y accoucher parce qu’elles en ont entendu parler, précisément par les femmes de l’élite, qui fondent une Association visant à populariser les établissements médicaux ou paramédicaux auprès des femmes des quartiers populaires. L’inauguration de la maternité d’Accra est la pierre angulaire de la politique de médicalisation de la maternité. Mais ce n’est pas le seul établissement qui ouvre dans ces années-là.

Formation de sages-femmes

Tout d’abord, cet établissement forme des sages-femmes. Une fois diplômées, elles sont invitées à ouvrir leur propre maison d’accouchement, où l’on ne peut pratiquer que des accouchements et du suivi de grossesse et de couches. Un certain nombre de cliniques de ce genre s’implantent dans le pays durant les années 30, les premières étant toutes à Accra, où 6 ou 7 ouvrent à cette époque. Puis d’autres sont inaugurées dans les plus grandes villes du Sud. Les sages-femmes pratiquent en libéral et touchent au début une petite subvention du gouvernement, mais assez rapidement, leur activité devient suffisamment lucrative pour que le gouvernement cesse de les subventionner. Peu à peu, le pays se couvre de ces établissements, particulièrement en milieu urbain. En milieu rural, il faut attendre au moins les années 40, et plus souvent les années 50, pour que des sages-femmes ouvrent des établissements de ce genre. Ceux-ci sont un peu différents, les sages-femmes ne sont pas vraiment en libéral : elles sont en fait salariées par des « autorités indigènes » (comme on dit à l’époque coloniale), en d’autres termes des autorités municipales qui salarient les sages-femmes avec l’aide et la subvention du gouvernement. Ces sages-femmes viennent presque toutes de familles de l’élite, et en particulier de l’élite christianisée, qui représente à cette époque une petite minorité de la population. Issues de grandes familles, elles ont renouvelé l’élite. Elles furent, avec les enseignants, les premières femmes diplômées de la Gold Coast. Elles jouent réellement un rôle très important dans le pays, y compris un rôle politique. Par exemple, depuis l’Indépendance, il y a eu deux premières dames du Ghana qui étaient des sages-femmes, dont Mrs Busia, l’une des mes informatrices. La durée des études de sage-femme varie entre le début et la fin de la période, passant de deux à trois ans. En réalité, la formation s’échelonne plus précisément sur six semestres. On passe un examen à chaque fin de semestre, que l’on redouble en en cas d’échec. Dans les huit premières années de la Maternité, les jeunes filles quittent leur famille le matin, vont suivre leurs cours et faire un peu de pratique à la maternité, puis rentrent chez elles le soir. Les autorités s’aperçoivent qu’avec ce système, seules les jeunes filles originaires de la ville d’Accra peuvent être formées, alors que leur but est d’avoir des sages-femmes dans tout le pays. Un internat est donc ouvert en 1936. La plupart des sages-femmes que j’ai interviewées sont passées par cet internat, qui les a énormément marquées. Elles parlent beaucoup de la discipline extrêmement stricte qui y régnait, la comparant à une caserne. Elles disposaient d’une demi-journée de liberté par semaine, le dimanche après-midi, avec retour imposé à 18 heures, et le médecin qui dirigeait la maternité dans les années 40 faisait les cent pas devant la porte pour vérifier qu’aucune n’arrivait avec une minute de retard ! Un autre de leurs soucis était d’encadrer la sexualité de ces jeunes femmes, puisqu’en cas de grossesse, forcément intempestive, elles étaient exclues de l’école, ce qui fut le cas pour un certain nombre d’entre elles. Celles qui avaient déjà eu des enfants les confiaient à leur famille le temps de leurs études. Ces années d’internat ont joué un rôle très important dans la sociabilité des sages-femmes. Aujourd’hui, elles n’en parlent pas seulement comme d’un lieu de stricte discipline, mais comme d’un lieu de camaraderie, de formation d’un esprit de corps. Celles qui sont passées par l’internat d’Accra ont, par la suite et en particulier dans les années 50 et 60, régulièrement recréé des occasions de se retrouver entre elles. Certaines deviennent fonctionnaires, sages-femmes hospitalières, mutées au hasard des besoins du Département Médical, avec tout ce que cela comporte d’inconfort pour la vie familiale éventuelle. D’autres, plus nombreuses, ont opté pour une pratique en libéral et ouvrent leur petite clinique. Là, il s’agit d’un personnel para-médical qui reste sous la surveillance constante du Département Médical. On leur envoie des inspecteurs ou inspectrices, à l’improviste, pour vérifier si elles ont bien leur matériel, s’il est propre, si elles ont des parturientes à ce moment-là… Elles sont habilitées à prescrire très peu de médicaments, du fer et des vitamines à peu près exclusivement. Au tout début, elles n’ont même pas le droit de faire d’injections. Plus tard, leur formation évoluera.

Le mode d’accouchement

À l’hôpital, ou en clinique, ou chez soi, le mode d’accouchement n’est pas le même. L’accouchement « traditionnel » est un accouchement en position accroupie. À domicile, on accouche accroupie, assistée en général de femmes, mais si le travail se prolonge trop, si des complications apparaissent, on peut avoir recours à un ou une herboriste, qui connaît des remèdes, des décoctions… Le personnel n’est donc pas toujours exclusivement féminin. Accoucher en clinique ou à l’hôpital, en revanche, présente des nouveautés : certes, le personnel est surtout féminin (avec éventuellement un médecin de sexe masculin) mais on accouche allongée, sur un lit en fer surélevé, recouvert d’une bâche en plastique, entouré d’un certain nombre d’instruments (ciseaux, thermomètre, tensiomètre, mètre à ruban, pince ombilicale) qui ne sont pas du tout des objets du quotidien de l’accouchement lorsqu’on accouche chez soi. Ceci explique aussi que ces sages-femmes soient souvent assimilées à des médecins (la « Madame Docteur »), puisqu’elles portent un uniforme et sont entourées d’objets qui renvoient au monde médical. En 1957, au moment où l’Indépendance intervient, seules 700 sages-femmes ont été formées depuis 1928. Mais ces 700 femmes ont malgré tout joué un rôle essentiel puisqu’un certain nombre d’entre elles se sont installées dans des endroits considérés comme les plus reculés du pays. De plus, elles sont de véritables « missionnaires de l’hygiène », des missionnaires des nouveaux gestes qu’on doit apprendre aux femmes pour s’occuper de leurs enfants. Elles expliquent à leurs patientes comment soigner le cordon, comment nourrir le nourrisson, comment s’occuper du bébé et comment, un peu plus tard, nourrir l’enfant. La mission de ces sages-femmes est double, médicale mais également éducative.

Les centres de PMI

Ce rôle s’adosse aussi à une autre structure : les centres de PMI. À partir de la deuxième moitié des années 20, toutes les villes un peu importantes du sud se dotent de Centres de Protection Maternelle et Infantile, financés et gérés par la branche sanitaire du Département Médical. À l’origine, ce sont des centres préventifs. Dans l’idée des autorités coloniales, les mères doivent y amener leurs enfants en bonne santé pour qu’on vérifie leur état et qu’on fasse en sorte qu’ils restent en bonne santé. Les enfants sont pesés, mesurés, enregistrés. Ils ont une petite carte. Cependant, nombre de ces femmes ne viennent pas de la ville elle-même mais des villages alentour, et amener un bébé en bonne santé pour s’entendre dire qu’il est en bonne santé ne présente pas un intérêt particulier à leurs yeux. D’autant qu’il faut payer le transport… Aussi, très rapidement, ces centres de PMI se transforment en hôpitaux pédiatriques où les femmes amènent leurs enfants malades. Les autorités sont absolument désarmées devant ce « détournement » des centres, car évidemment, cette médecine est gratuite, mais coûte également plus cher. C’est un réel problème pour le Département Médical à la fin des années 20. Les consultations vont devenir payantes. Le coût n’est pas rédhibitoire, et les femmes ne sont pas découragées par cette modeste somme, puisqu’elles continuent à y amener leurs enfants malades. Finalement, en 1931, la colonie est extrêmement touchée par la récession. Les années 20 avaient été des années prospères, mais en 1931, avec la grande dépression qui a débuté en 1929 aux États-Unis et qui a gagné très rapidement le reste du monde, c’est la catastrophe. Le budget de la colonie chute drastiquement, les exportations de cacao ne se font plus, le prix du cacao a considérablement chuté. Les autorités médicales décident de fermer les centres de PMI, supposant que les mères iront à l’hôpital si leurs enfants sont malades. Mais cela ne se passe pas aussi bien qu’ils l’avaient imaginé. En effet, il y a de bonnes raisons pour lesquelles les femmes n’amènent pas leurs enfants malades à l’hôpital. C’est d’abord parce que tous les hôpitaux sont pleins et que ce sont des endroits où l’on oblige généralement les gens à se faire hospitaliser, alors que dans les centres de PMI, compte tenu de l’absence de lits pour garder les enfants, ils repartent avec un traitement et les mères peuvent au moins rester avec eux. Et enfin parce que dans les hôpitaux, elles sont beaucoup moins bien reçues que dans ces centres de PMI. On peut aussi rappeler que les centres de PMI étaient tous confiés exclusivement à des femmes médecins (toutes des Européennes), ce qui pourrait expliquer en partie leur popularité auprès des Africaines. Par contre, les conditions de travail des femmes médecins dans les centres de PMI, comme d’ailleurs celles des sages-femmes et infirmières pédiatriques qui y exercent, sont très dures, très éprouvantes. Certaines sources indiquent qu’une centaine d’enfants par jour viennent en consultation. Ainsi, la femme qui travaille au centre de PMI de Koforidua en 1930 voit au moins 100 enfants dans la journée. Elle a une infirmière à côté d’elle, mais celle-ci fait plutôt du secrétariat. Toutes les femmes qui ont travaillé en PMI (ou à la maternité d’Accra) prennent des congés pour « épuisement », comme l’indiquent leurs dossiers administratifs. Il est certain que ces centres de PMI, si l’on prend en compte leur fréquentation, sont extrêmement populaires. Un second signe de leur popularité apparaît au moment où le gouvernement veut les fermer. La population locale se mobilise et envoie des pétitions au gouverneur pour protester contre cette fermeture, et ces pétitions sont signées par des gens extrêmement variés, certains sachant signer de leur nom, des femmes de l’élite, des hommes également, et d’autres qui ne savent signer que d’une croix. L’un des médecins de la branche santé publique, le Dr Selwyn-Clarke, bataille alors pour arriver à sauver ces centres. Étant en délicatesse avec sa hiérarchie qui veut les faire fermer, il trouve comme parade de les transférer à la Croix Rouge britannique. La Croix Rouge, au lieu de recruter des médecins qui coûtent cher, emploie soit des médecins qui acceptent de travailler pour un moindre salaire que dans la fonction publique, soit des infirmières, soit des sages-femmes. Et s’il y a des infirmières ou des sages-femmes à la tête de ces établissements, ils redeviennent évidemment préventifs - puisqu’elles n’ont pas le droit de prescrire des médicaments. Ainsi pendant un temps, dans les années 30, du fait qu’ils sont gérés par la Croix Rouge, ces établissements renouent avec leur fonction préventive initiale. Cela n’a qu’un temps ; assez rapidement, on réemploie des médecins et le même cycle se réenclenche. Une femme, le docteur Cicely Williams, a travaillé dans ces centres de PMI, et elle fut la première à décrire le « kwashiorkor ». C’est un mot de la langue ga - la langue d’Accra - qui signifie en quelque sorte la « maladie de l’enfant déchu ». C’est une maladie qui touche l’avant-dernier enfant, celui qui n’a plus accès au sein de sa mère parce qu’un autre vient de le remplacer, et dont le régime alimentaire n’est pas suffisamment riche pour compenser cette perte. Elle a décrit le « kwashiorkor », elle a mis au point un certain nombre de traitements, elle a été en désaccord avec beaucoup de ses collègues nutritionnistes en milieu tropical dans les années 30, qui estimaient que ce n’était pas du tout une maladie particulière mais une forme de pellagre. Elle a beaucoup débattu, par journal médical interposé, avec d’autres médecins. Or, il se trouve Cicely Williams avait raison, c’était une maladie spécifique et encore jamais identifiée. Elle a été en poste au Ghana de 1929 à 1936. Pendant un certain temps, elle a dirigé un autre établissement, l’hôpital pédiatrique d’Accra, ouvert en 1927 et appelé l’hôpital Princess Marie Louise en raison de son financement par un don généreux d’une princesse royale.

De "bonnes mères"

Ainsi, le volet médical a été important dans la réforme de la maternité, avec la formation de sages-femmes, l’emploi de médecins, l’ouverture de centres spécialisés. Mais entre temps, on a aussi développé toute une propagande pour apprendre aux mères à être de « bonne mères ». Qu’est-ce qu’une bonne mère en situation coloniale ? En premier lieu – c’est un point essentiel dans l’idée des médecins – c’est la mère biologique, c’est la femme qui met au monde les enfants. Leur première ambition est de rattacher le rôle de mère à la biologie. Pour les autorités, chaque femme doit s’occuper de ses enfants biologiques, ce qui n’est pas forcément le cas dans la famille telle qu’elle est conçue au Ghana. Les unions polygames sont fréquentes, les enfants circulent, sont confiés à d’autres… Telle mère peut allaiter l’enfant d’une co-épouse : tout ceci ne convient pas du tout aux autorités coloniales. On trouve des témoignages qui résument ce qu’est une bonne mère. Une bonne mère est une femme qui écoute les recommandations des médecins, par exemple sur l’espacement des tétées. On dispose d’une citation d’un médecin qui, en 1921, écrit à un éminent chef traditionnel pour l’informer : « Une de vos femmes est venue me voir. Je lui ai demandé à quel moment elle donnait le sein, elle m’a dit que c’était à la demande, dès que le bébé pleure. Je lui ai montré notre affichette jaune qui dit : toutes les trois heures. Et elle s’est mise à rire en disant que cela, c’était bon pour les femmes blanches. ». Ce médecin est tout à fait désolé et il s’adresse à cet homme très éclairé, qui a été anobli par le roi d’Angleterre, pour lui dire que l’on doit éduquer les femmes, qu’elles doivent se plier aux règles. Il existe une autre citation un peu antérieure (1920), extraite du discours d’un médecin, le Docteur O’Brien, qui montre qu’une bonne mère est aussi une femme qui sait soigner ses enfants : « Une bonne mère peut guérir son enfant en un jour ou deux »… Il indique les symptômes de la malaria et invite les mères à établir elles-mêmes le diagnostic, puis à administrer de la quinine. Or, on ne trouve pas de quinine en dehors des grands centres urbains ! En faisant l’impasse sur ce problème, le Dr O’Brien corrobore le préjugé selon lequel ce sont les femmes qui sont responsables de la morbidité et de la mortalité infantiles. Il ne dit pas un mot du manque de moyens des autorités médicales pour faire en sorte que la quinine soit accessible dans les villages. Sa conclusion est donc qu’il faut former les femmes. Mais comment ? Par exemple, en les faisant entrer dans le monde de la maternité coloniale par le biais des « concours du plus beau bébé ». Les femmes sont engagées à présenter leur bébé à cette compétition, qu’on appelle le « baby show ». Ces manifestations sont mises à profit pour leur dire que si leur bébé n’a pas été enregistré à l’état-civil, il ne peut pas concourir. On voit bien ici qu’en situation coloniale, l’idée de contrôle des populations n’est jamais loin. On dispose de nombreux documents sur ces concours du plus beau bébé (annonces dans les journaux, courriers administratifs, photographies…). Ce sont réellement des occasions de fête et de sociabilité. On y distribue des prix, mais aussi des cadeaux à tous les participants : layette, talc, bassines pour baigner les bébés, lait en poudre… (de la firme Nestlé, par exemple). Ainsi, on essaie d’attirer les mères dans un espace où la maternité est valorisée, certes, mais aussi très encadrée. L’autre volet concerne la formation des futures mères dans les écoles. Sur des photos prises dans le lycée d’Achimona, le lycée le plus prestigieux de la colonie, on voit des jeunes femmes en train de prendre un cours de cuisine. Or ces jeunes filles représentent l’élite éduquée de la colonie : elles seront toutes diplômées et auront des domestiques. Il y a donc peu de chances qu’elles cuisinent beaucoup elles-mêmes. Mais on leur enseigne à la fois l’aspect pratique (confection de plats) et l’aspect scientifique (qualité nutritionnelle des plats composant un repas équilibré, économie domestique, puisqu’elles doivent évaluer le prix du plat préparé). On leur enseigne également comment tenir une maison (ménage, lessive, repassage, couture…). Dans les écoles, les autorités médicales veulent qu’on construise des sortes de cases modèles, des petites maisons du type « maisons témoin », des maisons à l’africaine, en terre crue : les écolières sont censées y apprendre par des cours pratiques à tenir un intérieur « traditionnel ». Voilà ce qu’on apprend aux élèves pour devenir de « bonnes mères ». J’ai interviewé une fonctionnaire d’assez haut rang dans les postes et télécommunications, Madame Donkor, qui disait : « On nous a tout appris », en détaillant lessive, cuisine et… obstétrique. Elle était élève dans les années 40, et on leur expliquait comment les enfants se formaient dans l’utérus. Mais ces cours d’éducation sexuelle avant l’heure avaient notamment pour fonction, affirmait-elle, d’écarter les éventuels boy friends : on retrouve donc là encore la volonté de contrôle de la sexualité des écolières.

En forme de conclusion, je dirais que le bilan de cette formation des mères est extrêmement nuancé. On ne peut absolument pas dire qu’au moment de l’Indépendance, les mères soient toutes de « nouvelles mères » comme l’entendaient les autorités coloniales. Elles ont tout de même gardé une très grande marge de manœuvre par rapport à toute cette organisation, et pas uniquement parce que les autorités coloniales n’avaient pas les moyens de leurs ambitions (la domination coloniale, pour tout ce qui concerne la médecine, se résumait à « grandes ambitions, petits moyens » : et bien entendu, le résultat n’était pas à la hauteur des espérances). Mme Donkor, à qui j’ai demandé si elle avait fréquenté l’hôpital, m’a dit que c’était pour elle un lieu connu, qui n’avait rien d’hostile ; elle adorait y aller et c’était tout naturel pour elle d’y aller. En tant que fonctionnaire, elle recevait des soins gratuits à Korle Bu. De plus, comme elle n’appréciait guère l’idée de devoir s’occuper du bébé pendant les trois premiers jours, cela lui convenait très bien d’accoucher dans cet hôpital. Tout à fait à l’autre bout du spectre des classes sociales, j’ai interviewé, par l’intermédiaire de mon assistante de recherches, une femme qui ne parlait pas anglais, qui est vendeuse sur les marchés, qui vit extrêmement modestement et qui a accouché dans une maison d’accouchement. Selon elle, les femmes subissaient de fortes pressions pour aller « à l’hôpital » (c’est ainsi qu’elle appelait la modeste maison d’accouchement), et les maris incitaient également leurs femmes à s’y rendre. Cependant, elle a résisté en partie à ces pressions : elle n’y est allée que pour l’accouchement, mais sans y avoir suivi de consultations prénatales, car, dit-elle, sa mère se chargeait très bien du suivi de sa grossesse. Et elle n’a amené qu’une fois ses enfants à la pesée hebdomadaire. Cette interview m’a particulièrement intéressée, parce qu’on voit à la fois tous les efforts qui ont été faits, et la grande marge de manœuvre que les femmes gardaient. Elle m’a aussi raconté que son mari lui donnait de l’argent pour qu’elle s’achète des médicaments pendant sa grossesse, surtout des vitamines. Elle en avait acheté une fois, et par la suite remplissait la bouteille d’eau colorée et faisait semblant de boire les vitamines prescrites, tout en utilisant l’argent que son mari lui donnait pour aller s’acheter ses aliments préférés au marché. La « fabrique de la bonne mère » est donc un succès relatif au moment de la décolonisation.

10 septembre 2011