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Dominique Memmi

La seconde vie des bébés morts

Dominique Memmi, directrice de recherches en sciences sociales et politiques au CNRS, nous parle du sujet de son livre, à paraître au printemps 2011.


C’est à partir de 1996, date du premier livre des membres du Comité National d’Éthique, que j’ai commencé à m’intéresser au statut du corps dans nos sociétés. Quels sont les usages que l’on fait du corps, du point de vue des objets sociaux ? De manière plus épistémologique, cela a-t-il du sens aujourd’hui, pour des chercheurs en sciences sociales ? Est-ce intéressant de focaliser le regard du chercheur sur la dimension matérielle corporelle ? Cela nous apprend-il des choses sur le monde social ?

J’ai donc commis ce travail, qui procédait d’une forme d’auto-analyse : je suis d’une génération qui a travaillé avec Foucault, Bourdieu, j’ai été immergée par des grands auteurs qui prenaient le corps – on ne le dit jamais assez – comme un des lieux d’analyse privilégiés et voie d’accès du monde social, et mon idée était d’essayer de comprendre à quel moment les différentes disciplines de sciences sociales s’étaient intéressées au corps comme objet d’analyse, et plus précisément comme instrument de lecture du monde social.

On a demandé à un anthropologue, un sociologue, un historien, etc., de nous faire une petite histoire des corps : corps et histoire, corps et sociologie, corps et anthropologie, etc. Et on a demandé à un spécialiste de Françoise Héritier, à un spécialiste de Foucault, de nous expliquer pourquoi ces auteurs s’intéressent à la matérialité corporelle au point, pour Françoise Héritier, de faire de la différence des sexes le locus de fabrication de la pensée humaine. On a réservé cette recherche à l’espace intellectuel français, car les Français refusent de franchir certains pas et ne vont pas vers la sociobiologie à l’américaine où le corps est véritablement une détermination de phénomènes sociaux.

Il s’agissait de savoir à quelle période ces mouvements se sont enclenchés : il y a les années 70 qui idéologiquement sont très connotées, et les années 1990, assez connotées aussi idéologiquement. Quel est le statut épistémologique qu’occupe le corps dans ces différentes œuvres ou disciplines : est-ce que le corps est une cause, est-ce un lieu où lire le monde social, est-ce un instrument de reproduction des mécanismes sociaux ? Chez Foucault, c’est l’instrument de reproduction du pouvoir, et chez Bourdieu, l’instrument de reproduction de la domination.

Aujourd’hui, je vais vous parler de deux ouvrages, dont l’un paraîtra au printemps 2011 et s’intitulera La seconde vie des bébés morts, avec pour sous-titre probable Un volontarisme professionnel au secours des identités. Je vous parlerai aussi d’un livre qui sera le prolongement de celui-ci et dont le titre sera La revanche du biologique.

La seconde vie des bébés morts

Le premier est une monographie qui part d’une tête d’épingle parsemée par quelques événements : le 2 août 2005, c’est l’"affaire Saint-Vincent-de-Paul". On signale la présence de 353 fœtus et enfants mort-nés dans la chambre mortuaire de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul. L’hôpital, en une semaine, reçoit pas moins de 522 appels de parents affolés. Une visite s’effectue au pas de charge dans les locaux. On convoque à Paris les principaux chefs de service qui étaient partis en vacances, et la même visite s’effectue dans les autres hôpitaux pour voir si des scandales du même genre sont susceptibles d’apparaître. Une enquête administrative est confiée à l’Inspection Générale des Affaires Sociales, et le Comité National d’Éthique est saisi, ainsi que le Parquet.

Un autre événement donne un indice de ce qui m’intéresse : le 6 février 2008, contre 43 décisions précédentes prises successivement en première instance et en Cour d’Appel, une décision de la Cour de Cassation a pour effet de décréter que « tout enfant né sans vie, quel que soit son niveau de développement, peut bénéficier désormais, si les parents le souhaitent, de l’accès à un prénom, d’une mention en tant que "mort" sur un livret de famille et d’obsèques ».

En fait, ces événements qui ont défrayé la chronique, qui ont l’un et l’autre fait l’objet des premières pages des journaux, ne sont pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Entre le milieu des années 1980 et le milieu des années 1990, dans les hôpitaux français – et ailleurs aussi – la mort du fœtus ou du nourrisson a vu l’accueil qui lui est réservé changer radicalement.

L’usage était jusque-là d’emporter l’enfant mort dès l’accouchement, de mettre les femmes sous sédatifs, de les inciter à oublier au plus vite et à programmer un autre enfant. L’accouchement de cet enfant-là se faisait d’ailleurs dans un relatif retrait. A l’hôpital Necker par exemple, les interruptions médicales de grossesse (IMG) se pratiquaient systématiquement dans les salles aveugles de l’hôpital. On fuyait cette chambre où la mort avait eu raison des efforts de la médecine.

Mais en l’espace d’une décennie, tout a changé : rapprochement physique de ces mères-là avec les autres mères, entretien systématique avec les parents endeuillés, moindre sédation,... autant d’évolutions qui accompagnent la plus surprenante selon moi, à savoir la proposition faite systématiquement aux parents de regarder l’enfant mort. C’est donc une transformation du regard sur le cadavre. Cette mutation des pratiques m’intéressait particulièrement parce que je n’avais pas l’habitude de voir un changement aussi radical en si peu de temps. Pour vous donner un ordre d’idée, en 1984, j’ai vu apparaître le premier article francophone qui servira de justification constante à ces nouvelles pratiques, et en 1993, elles seront définitivement un "statu quo".

Par ailleurs, la mutation historique m’intéressait dans la mesure où elle est internationale. En 1999, en Grande-Bretagne, il y a eu à peu près la même affaire que l’affaire Saint-Vincent-de-Paul. C’est la même colère des parents qui apprennent que des tissus et organes ont été prélevés sur leurs enfants sans qu’ils en soient informés, et a fortiori consentants. D’autre part, on peut dire que dans la plupart des grands hôpitaux, du moins dans les grandes villes, des nouvelles pratiques sont en cours qui vont inciter à regarder l’enfant mort.

Une nouvelle représentation du deuil

Cette tête d’épingle renvoie à une nouvelle représentation, a minima, du deuil, notamment du deuil d’enfant. Il y a deux changements massifs : le premier, c’est qu’on doit "faire son deuil", et d’autre part, comme disait Bourdieu dans un de ses chapitres intitulé « La connaissance par corps », on doit "faire son deuil par corps ". C’est une conception à la fois volontariste et matérialiste du deuil.

Cette évolution est relativement singulière, et pour vous le démontrer, je vais m’enfoncer d’abord vers les mauvaises explications de cette révolution des pratiques autour des enfants morts.

D’abord, il faut dater le changement et voir qu’il est identifiable d’une façon assez précise dans le temps. C’est d’abord, en 1984, le premier article important d’un obstétricien belge, Pierre Rousseau, suivi en 1988 par un deuxième article du même auteur, qui est une véritable mine bibliographique des travaux de l’époque. En 1989, à l’initiative de Nicole Milliez, fœtopathologiste, et aussi de Maryse Dumoulin, médecin de santé publique, un atelier consacré au deuil périnatal est créé au sein des 19èmes Journées de la Société de Médecine Périnatale. En 1989, un inventaire des mort-nés et des décès néonatals est commandé à plusieurs régions et départements. En 1992, Maryse Dumoulin publie son premier article, et en 1994, son D.E.A. De 1984 à 1994, en dix ans, des paroles et des écrits sur cette question-là se précipitent et, bien entendu, tout va se cristalliser dans la loi de 1993.

La loi de 1993

Cette loi de 1993 dit deux choses : d’une part, elle s’intéresse aux enfants décédés avant la déclaration de naissance, et elle décrète que ces enfants seront traités par le droit de la même manière que l’homme adulte qui vit longuement. On va donc leur faire un acte de naissance, puis un acte de décès. Il y aura homologation du bébé avec l’adulte, ce qui est intéressant symboliquement.

D’autre part, le législateur a voulu tenir compte des doléances des couples confrontés à l’interruption de grossesse, et il s’est intéressé à l’enfant en gestation dont la vie a été interrompue in utero. Comme malheureusement, cet enfant-là ne naît pas à proprement parler et qu’on ne peut lui faire un acte de naissance suivi d’un acte de décès, le couple se voit reconnaître le droit de demander l’établissement d’un acte "d’enfant sans vie", qui est inscrit sur les registres de décès, sans être pour autant un acte d’état-civil. C’est important, car on sait à quel point le droit peut résister à des évolutions sociales terriblement pressantes.

C’est donc un changement datable et assez radical. Pourtant, il n’y a pas de demande sociale à proprement parler qui explique ce changement.

Cette absence de demande sociale, c’est ce que les sages-femmes m’ont tout d’abord montré. Elles me disaient qu’auparavant, il n’y avait que des "histoires" : comme, par exemple, vers 1975/76, « cette femme qui demande à (me) voir quatre mois après l’accouchement pour voir les restes du bébé », ou encore au sujet d’une femme célibataire qui n’avait rien, aucun enfant, « je décide de lui parler du bébé ». Un autre cas : « Je me dis : pourquoi ne pas les montrer, les enfants morts ? » Les sages-femmes me racontent ainsi que les services bruissaient d’histoires, de réactions parfois très tardives, en après-coup, et parfois assez violentes, de la part des parents. Mais il ne s’agit pas de revendications à proprement parler, pas de demande sociale portée par un groupe, aucune systématicité. Selon Marc Dupont, adjoint au Directeur des Affaires Juridiques et des Droits des Patients, dans les lettres de réclamation envoyées aux hôpitaux, on ne trouve pas trace de revendications sur cette question-là.

Les six associations de parents que j’ai trouvées visant la défense de ces nouvelles pratiques étaient toutes, à une exception près, postérieures aux changements observés dans les services eux-mêmes. La seule exception concerne l’association « Naître et Vivre ». En fait, cette association se consacrait à ses débuts à un problème très spécifique, qui était la mort subite du nourrisson. Le décalage de « Naître et Vivre » est donc lié à une autre affaire.

Par ailleurs, peu de demandes spontanées venaient des parents, même pendant la période d’installation de ces pratiques, et d’après les soignants, « Il y avait beaucoup de crispations, de refus, quand on leur faisait la proposition de voir l’enfant. Si on disait : Madame, vous voulez regarder votre bébé ?, on nous regardait avec des yeux ! Ça leur paraissait monstrueux, ils étaient sidérés ». Une autre sage-femme me dit : « Pour les parents, c’était très violent, la proposition de voir, ils la prenaient comme une baffe. » « Je me suis dit qu’il fallait parler de ce que disaient les pédopsy : il fallait absolument anticiper, leur en parler avant l’accouchement, après rien n’est choquant, on n’a pas besoin de parlementer avant d’entrer dans une chambre. »

Enfin, dernière preuve de cette absence de demande sociale, le nombre de ceux qui acceptent de regarder l’enfant, malgré une proposition souvent réitérée dans le processus de l’IMG, reste très inégal. Le taux d’acceptation évolue relativement dans le temps. Par exemple, à l’Institut de Puériculture à Paris, il est passé de 41 % dans la période octobre 1996/février 1998, à 65 % entre février 2005 et février 2006, alors qu’à la même période, en 1997, le taux est déjà considérable à Lille, où il est de 85 % .

Prenons des enquêtes suédoises : la première réaction de 8 femmes sur 12 était qu’elles ne voulaient pas voir l’enfant du tout, mais sous l’insistance (with the pressure) de l’équipe, elles finissaient par accepter. Aucune femme n’a regretté de voir l’enfant. Les parents, dans les enquêtes, parlent de persuasion : « Nous ne voulions pas y aller et voir le bébé après ; mais ils nous ont « persuaded ». « Nous nous sommes laissés persuader, c’était une bonne manière de nous aider. » Autre exemple : « La plupart des pères étaient très réticents à tenir leur enfant dans les bras, mais ils le firent sous l’encouragement des sages-femmes ou de la famille. » « Les parents ont été encouragés à visiter, toucher, nourrir et changer leur bébé pendant la dernière période de sa vie. »

D’autre part, ce qui est très intéressant, c’est le caractère finalement absolument " indécidable " des fondements scientifiques sur lesquels s’appuyait ce changement radical et rapide de pratiques. De nouveaux savoirs scientifiques sur le deuil psychique étaient apparus, et c’était donc simplement la cristallisation, dans les pratiques médicales, d’un nouveau savoir scientifique. J’ai recherché toutes les enquêtes existant sur le sol numérique français qui me permettaient de travailler sur le « voir » et le « toucher ». Elles sont nombreuses sur le deuil périnatal, mais je me suis restreinte à celles qui portaient exclusivement sur ces points-là.

Les enquêtes existantes

Je suis arrivée à 27 enquêtes portant sur des pays aussi différents que la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, le Canada, le Québec, la Belgique, la Suède, la Norvège, l’Australie et les États-Unis. Il me manque, de manière très étonnante, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, les pays catholiques du sud.

J’étais assez contente de mes 27 enquêtes car, par comparaison, le seul inventaire bibliographique récent et systématique utilisant de véritables critères de sélection sur ces questions de deuil périnatal, aboutit, pour les seuls États-Unis, à 60 enquêtes sur 40 ans, de 1966 à 2006, dont la moitié seulement portant sur des mécanismes visant à faire voir ou toucher l’enfant. Une partie de ces enquêtes n’est pas accessible sur le sol français.

Quand on analyse les enquêtes, on s’aperçoit que la moitié, 13 sur 27, se sont avérées porter vraiment sur le psychisme de l’"incarnation", sur les "effets" de ce "faire voir et faire toucher" l’enfant sur le deuil. Les autres enquêtes se contentaient de quantifier le recours des parents à ces pratiques.

Dans près de la moitié de ces 13 enquêtes, la corrélation entre le faire "voir et toucher" et le niveau de deuil ne se vérifie pas. Dans trois autres, elle est à peu près inverse, c’est-à-dire que j’ai une minorité d’enquêtes allant dans le sens de l’affirmation habituelle. Dans celles où le sens est inverse – deux enquêtes sur ces trois –, on nous disait que l’effet sur le deuil était d’autant plus inabouti que l’incarnation avait été complète. Quand on propose de voir mais aussi de toucher, c’est trop pour une enquête ; il aurait fallu faire l’un mais pas l’autre. Et dans une autre enquête, c’est le contraire, c’est-à-dire quand les femmes se sont contentées de voir l’enfant sans le toucher, là, l’effet sur le deuil serait sensible. Dans un autre cas, la relation est très difficile à interpréter. 41 % des femmes qui sont dirigées vers le psychiatre après une mort périnatale se trouvaient n’avoir ni vu ni touché l’enfant. Est-ce pour cette raison qu’elles sont psychiquement malades ? L’auteur ne conclut pas véritablement, mais établit en tout cas cette relation. On peut dire que le fait que 59 % de ces femmes dirigées vers le psychiatre avaient vu leur enfant, rend le problème plus compliqué. La majorité des femmes qui allaient vers le psychiatre avaient voulu voir et toucher l’enfant.

Ces enquêtes sont souvent quasi qualitatives. Mais cependant, une grande enquête a été faite en Suède en 1996, portant sur 380 femmes, comparée à une population témoin de 379 femmes. Cette étude critique les travaux antérieurs sur l’absence de mode standardisé d’établissement des résultats, leur faible précision du fait de l’étroitesse des échantillons, et elle fait apparaître que le degré d’anxiété et de dépression des femmes variait surtout avec le fait d’avoir attendu plus de 24 heures pour accoucher. Il variait aussi avec le fait de ne disposer de très peu, ou pas du tout, d’objet pouvant rappeler l’enfant, et en troisième rang, de ne pas avoir vu l’enfant aussi longtemps que les femmes le désiraient. Ce n’est pas tout à fait pareil que le fait de voir ou de ne pas voir. Elle variait un peu en fonction du fait d’avoir vu ou pas l’enfant, et pas du tout du fait de l’avoir touché ou pas.

Il sortait complètement de mes compétences de juger les modes d’évaluation, d’ailleurs très variables, de l’évolution positive ou négative du deuil. On peut imaginer la difficulté de l’évaluation psychique d’un affect. Je n’ai pas essayé non plus de vérifier l’exactitude des calculs et la fiabilité des critères pour dire que le deuil est positif ou non. Et je n’ai pas essayé non plus – même si c’était très tentant – de rapprocher les effets du voir et du toucher du poids d’autres facteurs récurrents et évoqués dans beaucoup d’enquêtes, par exemple le fait que le mari ou les proches, comme la mère, aient été présents dans le processus, ou le mode d’entourage de la femme par l’équipe soignante. Je ne me suis pas autorisée à faire des comparaisons statistiques. Je voulais simplement montrer le caractère relativement indécidable de l’argumentaire scientifique qui pouvait être allégué dans certains cas à l’appui de cette révolution des pratiques.

D’autre part, j’ai travaillé les enquêtes. Je me suis aperçue assez vite que les auteurs étaient suffisamment honnêtes pour parfois dire le caractère très indécidable des chiffres, mais que dans le commentaire, il y avait ce que Bourdieu appelle « l’opposition entre la censure » et ce qu’il appelait « l’intérêt expressif ».

Ce genre de décalage entre la censure et l’intérêt expressif est très fréquent dans les enquêtes. Les seules enquêtes où il n’apparaisse pas sont des synthèses bibliographiques. L’une a été faite relativement tardivement par la revue Prescrire et disait, en 2003 : « L’évaluation du retentissement à moyen ou long terme de ce contact avec l’enfant sur l’évolution de deuil est gênée par la faiblesse des données disponibles. » « Tous ces résultats sont de faible niveau de preuve, les corrélations observées ne démontrent pas de relation de cause à effet. » On nous dit à la fin, et c’est la seule manière dont l’équipe a réussi à s’en sortir : « Parce qu’aucune donnée publiée ne révèle d’effet ravageur des contacts parentaux avec leur enfant mort, mais qu’il existe de la littérature pour soutenir leurs effets bénéfiques, les médecins devraient donc suggérer de voir et de tenir le bébé. » Même dans une synthèse bibliographique, il y a cet effet d’imposition de l’argumentaire . Cette idée que "si cela ne fait pas de bien, cela ne fait pas de mal", je l’ai retrouvée dans une autre enquête en 2007.

De même qu’il n’y a pas de fondement scientifique absolument formidable à l’appui de ces nouvelles pratiques, je me suis demandé s’il n’y avait pas eu une relecture argumentée et savante de la théorie freudienne classique sur le deuil.

La théorie freudienne sur le deuil

Quand vous relisez l’article princeps de 1916 de Freud, comme je l’ai fait, mais comme l’a surtout fait Magali Molinié dans un très joli livre sur le deuil intitulé Soigner les morts pour guérir les vivants, on arrive à la conclusion qu’on a vu apparaître aujourd’hui une théorie qui pose le deuil comme une volonté, un acte délibéré, conscient, de la part de l’endeuillé pour maîtriser et se libérer de l’emprise du deuil (Ginette Raimbault). Magali Molinié dit : « Comment expliquer la popularisation du terme "travail de deuil", et la lecture surmoïque des propositions freudiennes. » C’est le premier point : il n’y a pas dans le texte d’origine ce type de lecture-là.

Le deuxième point, c’est la « trace », la nécessité de la trace pour faire le deuil, l’idée qu’il faut représenter ou présenter la mort pour qu’elle devienne pensable. Il n’y a rien dans le texte de Freud non plus d’équivalent à cette théorie qu’on retrouve par exemple chez Michel Hanus dans les années 1976, quand il dit qu’il faut matérialiser l’objet perdu, faire pleurer l’endeuillé, fût-il un enfant : « En lui montrant ce qu’il a perdu, même si cela lui paraît cruel, même s’il s’en défend. Faites pleurer les enfants qui veulent ignorer ce qu’ils souffrent, c’est le plus charitable service à leur rendre. »

Enfin, dans l’interprétation freudienne, il n’y a pas de place pour une reconstruction que j’appelle « métonymique », c’est-à-dire l’idée qu’il faut une partie du mort pour penser le mort et sa perte. On sait qu’il n’y a pas chez Freud de mythologie du fétiche, du rite, de la trace. Freud a demandé à être incinéré, il a insisté pour qu’il n’y ait ni cérémonie, ni chant pour sa propre mort, il a eu un rapport pour le moins léger à l’enterrement de son père puisqu’il y est arrivé en retard, en sortant de chez son barbier. On a là un positivisme freudien abouti face à la mort et au deuil. Et Allouch, lacanien, évidemment se fait plaisir en disant : « Là où les positivistes jouent le maintien du lien par le biais des signes fétiches, Freud prescrit la séparation, signe après signe ; comme le positivisme, la version freudienne du deuil affirme qu’une seconde vie reste possible, et à la différence du positivisme, y accéder passe chez Freud non par le maintien du rapport fétiche à l’objet perdu, aux objets de cet objet, mais par la séparation d’avec tout ça. »

Une seule trace chez Freud de cette théorie, c’est la notion d’épreuve de réalité présente dans le texte. Mais il ne s’agit pas d’une réalité matérielle. C’est une réalité psychique. C’est tellement vrai que l’endeuillé qui refuse de faire son deuil est capable de refuser son deuil malgré la présentation du mort, parce qu’il peut rester dans la fantasmagorie, dans les illusions de la réalité.

Là, on a une chose très simple, qui s’est produite dans les années 1970, et s’est accélérée dans les années 1990, à savoir une mise à jour de la théorie freudienne, qui n’est pas uniquement explicable par le fait qu’il fallait enfin prendre en compte les morts d’enfants, et notamment les morts in utero. Ce sont des morts extraordinairement difficiles, dont il est très difficile de faire le deuil puisque ce sont des morts invisibles, qu’on n’a ni vus, ni touchés, ni parfois sentis d’ailleurs. La théorie freudienne ne s’intéresse jamais aux morts d’enfants – les morts d’enfants n’étaient pas pensables au début du siècle – et on peut penser que la relecture du texte freudien était justifiée par le fait que Freud avait oublié un type de deuil possible. Comme beaucoup de gens de sa génération, il n’aura pensé les morts d’enfants qu’en pensant les morts de guerre.

Freud effectivement n’avait pas pensé la mort d’enfant. Or, dans les années 1970, on a une réactualisation de la pensée freudienne du deuil, qui ne commence pas particulièrement par les morts d’enfants. Il y a eu un glissement de la théorie générale du deuil, qu’on peut tout à fait dater du milieu des années 1970, quand paraît la Pathologie du deuil de Michel Hanus, la création de son association « Vivre son deuil » en 1975 ; la même année paraît Humaniser l’hôpital du Docteur Abiven, qui fondera en 1987 la première unité de soins palliatifs en France. On a quelques premiers indices. On a aussi Philippe Ariès, s’agaçant de la présence de ceux qu’il appelle les psychologues autour de ces questions de deuil et de mort. Michel Vovelle, en 1981, dit son insatisfaction face à la théorie de naissance, de la mort et du deuil, produite par les psychologues.

Mais ce n’est que vingt ans plus tard, au milieu des années 1990, quand se mettent en place dans les hôpitaux les nouvelles pratiques, que va se produire un glissement, à la fois intellectuel et institutionnel. En 1994, meurt l’anthropologue Louis Vincent Thomas, qui dirigeait la Société de Thanatologie. Il laisse la place à Michel Hanus à la direction de la Société ; et à la vice-présidence, c’est Marie Frédérique Bacqué, qui est psychologue. Le bulletin de la Société devient revue, devient Études sur la Mort, et la présence de la théorie psychologisante de la mort est très importante dans cette revue – qui est d’ailleurs publiée par une maison d’édition de psychanalyse, qui édite aussi la revue freudienne Topiques. Il s’est donc produit, dans l’espace intellectuel français, un glissement du travail de la réflexion sur la mort, et des sciences sociales, vers la psychologie de la mort.

La figure du fœtus

Dans les années 1970, il y a la mise en identité de deux figures sociales : la première, c’est évidemment celle du fœtus avec l’apparition des premières échographies fœtales, avec les photos de Lennart Nilsson et leur succès. Il y a aussi la remontée de la pédopsychiatrie dans les années 1970, avec les élèves de Lebovici, vers l’anténatal, l’emballement de cette pédopsychiatrie anténatale dans les années 1990. Donc, l’identité du fœtus est constituée socialement de plus en plus, je ne parle pas du bébé, je parle du fœtus.

Du côté de la mère, ce qui est très net dans les entretiens, que ce soit avec Maryse Dumoulin, avec Nicole Mulliez, etc., que ce soit avec les sages-femmes que j’ai interrogées ou dans les premières réunions de sages-femmes dont j’ai eu les documents ronéotypés, c’est la volonté de ces femmes de faire que ces mères, comme elles disent, "ont été mères". C’est une revendication très forte de ces mères qui ont eu un projet d’enfant d’être constituées, malgré l’échec de leur projet, comme mères.

Comme c’était très insistant, j’ai fait un chapitre sur l’identification. L’idée venait d’ un historien américain, Thomas Laqueur, qui pensait qu’elle était due fortement à la féminisation du milieu médical, à savoir qu’il y a des phénomènes d’identification sociale entre les soignantes d’un côté, qui sont fortement féminisées, et les mères d’un autre côté. Même si cela n’explique pas tout, c’est probablement une explication importante que cette promotion dans les années 1970 à 1990, du for intérieur féminin comme « intéressant » et notamment du for intérieur féminin confronté au malheur, pas simplement au bonheur de l’enfantement, mais au malheur de l’enfantement.

Je me suis aperçue qu’au-delà de cette explication – la formation d’identité socialement de plus en plus reconnue –, on découvrait tout de même des choses étonnantes. On avait une volonté de nombreux professionnels d’incarner, de montrer, de photographier, de présenter ou représenter. On a pris beaucoup de temps pour photographier, dans des corbeilles, des draps, avec des couleurs… Chez les professionnels du psychisme par exemple : je me suis aperçue qu’à Saint-Vincent-de-Paul, c’est le psychologue qui a eu l’idée initiale de faire les photos, et surtout que, autant la consultation avec le psychologue n’est ni obligatoire, ni fréquente, autant la proposition de la photographie l’est toujours. C’est peut-être le psychologue, la sage-femme ou le médecin, indifféremment, qui va donner la photo, mais la photo est essentielle et se promène entre les différentes personnalités professionnelles.

Puis, je me suis rendue compte que les professionnels du funéraire, eux aussi, vivaient exactement la même évolution, à savoir qu’ils avaient pris des initiatives étonnantes. Par exemple, il y a la création des petites urnes, qu’ils ont fabriquées eux-mêmes, dans lesquelles on met un médaillon – car pour les enfants crématisés, il n’y a pas de cendres et on ne peut rien rendre aux parents. Il s’agit d’un médaillon en céramique qui a été présent sur le corps pendant la crémation, sur lequel est inscrit l’initiale du prénom de l’enfant et on met ce médaillon sur un morceau d’ouate. De même que les bébés dorment dans les paniers des hôpitaux français, les médaillons dorment sur de l’ouate, dans une urne qu’on referme ensuite et qu’on confie aux parents.

On trouve donc chez des professionnels différents la même obsession d’incarner ce bébé. La raison de cette équivalence chez des professionnels qui ne se fréquentent pas nécessairement, qui ne se donnent pas forcément le mot de manière directe, est qu’on se trouve face à quelque chose qui dépasse telle équipe ou telle profession.

Une « inquiétude »

En interrogeant un professionnel du funéraire et les gens qui travaillent autour de lui, ainsi que les sages-femmes et les médecins, je me suis aperçue que tous partageaient ce que je vais appeler dans le prochain livre une « inquiétude ». Je pense que c’est le meilleur terme. Cette inquiétude, je l’ai entendue formulée dans mon séminaire par ce professionnel du funéraire, quand il a dit, à la grande colère d’un des jeunes participants qui avait fait une thèse sur la crémation : « Quand même, moi ça me gêne, de disperser ma grand-mère entre deux troncs d’arbres. » La jeune femme, spécialiste de la crémation, d’une autre génération, lui a dit : « Mais ça n’est pas, ça n’est plus votre grand-mère. » Cette phrase montre que l’inquiétude, même si elle n’est pas dramatisée, est présente. C’est bien l’idée que cette grand-mère va perdre sa forme et sa substance, et son identité même, par la dispersion, non pas des organes et des morceaux, mais de la dispersion de ce qui reste après l’incinération. C’est l’inquiétude de gens qui se trouvent dans une situation historique absolument hors norme, l’inquiétude de professionnels qui sont chargés de ce que j’appelle " l’administration des restes ". Car l’hôpital s’occupe et a énormément accru son emprise forcée sur le début de la vie et sur la fin de la vie – on meurt à l’hôpital aujourd’hui, il faut le savoir. D’autre part, avec l’IMG et l’IVG, bien entendu, apparaissent des restes de choses humaines. Ce sont des professionnels qui sont appelés à administrer ces restes, à voir, matériellement, simplement, ces restes et à voir ce qu’on en fait, comment ils sont acheminés, etc. On peut comprendre qu’ils soient particulièrement marqués par une inquiétude qu’ils vivent au quotidien.

À mon sens, cette inquiétude, éprouvée par les professionnels de manière particulièrement forte et parfois dramatique, est plus générale, et on aurait affaire à une inquiétude portant sur les identités primaires, c’est à dire des membres de la famille. D’où mon idée d’aller voir du côté de la mort, d’aller assister à un autre type d’inquiétude autour de ces personnes dont il faut absolument refortifier les identités avec de la matérialité corporelle.

J’ai découvert de superbes dossiers. Je suis tombée sur le dossier de la crémation, dont j’ai vu apparaître la loi, cette loi sur la crémation qui fait un effort absolument dérisoire et démesuré pour fixer les cendres – puisque maintenant, si vous voulez incinérer quelqu’un et disperser les cendres (c’est toujours autorisé), il faut aller déclarer à la commune de naissance de la mère et du père que vous allez disperser. J’ai vu arriver le dossier sur la transplantation d’organes, avec l’apparition non seulement de films et d’ouvrages, mais également de rêveries de professionnels, comme des chercheurs en sciences sociales, sur l’idée que dans l’organe qu’on déplace ainsi, il y a de la personne, il y a de l’identité. Et j’ai vu surgir aussi, toujours dans la même période, les années 1990, le mythe des disparus, la façon dont ils vont être pensés, repensés, agités dans la presse. Il faut utiliser les disparus d’Argentine, les disparus étrangers, parce qu’en France, il n’y en a pas suffisamment, mais une réflexibilité journalistique se manifeste sur cette question, avec l’apparition du terme "deuil impossible ".

Je me suis donc demandé si je n’avais pas intérêt à aller voir au-delà des morts. N’existe-t-il pas ce type d’inquiétude sur l’identité des sujets primaires, peut-être autour d’autre chose que la mort ? Je vois publier, au moment où je travaille, l’ouvrage d’Élisabeth Badinter sur l’allaitement. Au moment où je commence à me passionner pour le placenta, je vois apparaître l’exhibition du placenta, non pas simplement pour le personnel soignant qui doit vérifier très précisément son état, mais la proposition qui est faite à la mère, dans certains hôpitaux, de regarder ce placenta, première maison du bébé. Je vois apparaître la proposition faite aux pères de couper le cordon ombilical, je vois apparaître le thème de l’accès aux origines des enfants nés sous X, des enfants adoptés, et je vois apparaître également le retour absolument extraordinaire de l’intérêt pour la généalogie.

Mon livre prochain sur la "revanche du biologique" est bien sûr un livre sur le volontarisme professionnel, au sens où les professionnels – parce qu’ils sont en situation d’administrer des corps qui se trouvent à l’état de restes et qui leur retombent littéralement sur les bras – se trouvent porteurs d’une inquiétude sociale spécifique qui serait particulièrement forte à partir des années 1990, sur la nécessité de fortifier les identités primaires de pères, de mères, d’enfants, d’endeuillés et de proches des endeuillés, mais aussi d’hommes et de femmes, donc de fortifier ces identités en s’aidant, en s’appuyant sur la chair, c’est-à-dire la matérialité corporelle. Au fond, ma propre évolution intellectuelle est aussi le produit de cela, je ne suis que quelqu’un ayant senti, à un moment donné, que quelque chose devenait intéressant pour le chercheur en sciences sociales : c’est la matérialité corporelle pour penser les individus sociaux.

11 décembre 2010