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Paul Cesbron

La naissance et la guerre

Depuis la fin du 18ème siècle, les couples français, malgré les interdits, malgré les injonctions, ont décidé de réduire le nombre de leurs enfants, avant que les groupes néo-malthusiens ne les y incitent. Ils sont sourds aux appels pathétiques des repopulateurs. La Première Guerre Mondiale ne les a guère aidés à repeupler la France. Après 1918, le sursaut démographique est de courte durée, et il est rapidement suivi d’une très régulière décroissance de la natalité jusqu’en 1942.


« Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine totale, ’naturelle’, c’est finalement le fait de la natalité dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. » Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, 1961

En 1914, il ne s’agit que de sauver la France, et pour cela, il est nécessaire et suffisant d’écraser l’adversaire allemand et ses faibles alliés. Pourtant il n’est pas indispensable d’avoir appris l’art de la guerre dans les écoles qui l’enseignent, pour être surpris que les responsables politiques et militaires des grandes puissances belliqueuses engagées dans ce conflit mondial en aient si gravement sous-estimé la durée et l’intensité. En fait, nous dit aujourd’hui Mark Harrison, économiste britannique (Mythologie of the Great War, 2014), ils le savaient aussi précisément que Jean Jaurès l’avait proclamé avant sa mort.

Des enfants contre la guerre

Plus de 27 siècles auparavant, nous dit Tite-Live, Romulus ayant creusé le sillon délimitant autour du Palatin la future ville de Rome, les Latins s’emparèrent des épouses des Sabins afin de peupler cette nouvelle puissance. Eh bien, ce sont les femmes brandissant les enfants nés de ces unions qui vont s’interposer entre les guerriers de ces deux peuples. Il fallait que ces petits vivent si l’on voulait assurer la prospérité de la cité en unissant les deux belligérants. Une aussi généreuse légende va inspirer les artistes et marquer profondément notre culture. Sans en tirer la leçon ! Ou plutôt, nous en renversons le sens : les nations, toujours prêtes à s’entredéchirer plus qu’à s’unir, souhaitent toujours beaucoup d’enfants.

« La grandeur du Roi se mesure au nombre de ses enfants. » Sébastien le Prestre de Vauban, Projet d’une dîme royale, 1707

Or, contrairement à toute l’Europe occidentale, la France, ou plus précisément les Françaises et les Français, vont réduire volontairement leur descendance en acquérant la maîtrise consciente de leur fécondité dès la fin du 18ème siècle.

Ils deviennent ainsi « malthusiens », avant même les prescriptions du premier théoricien moderne des populations. Effrayé par la pullulation des couches populaires, Thomas Malthus, pasteur anglican, publie un travail retentissant tant il bouleverse les idées dominantes. En effet, il prophétise une catastrophe démographique dans son Essai sur la population édité au décours de la Révolution Française (1798). Démonstration savante à l’appui, il affirme que la fécondité naturelle des humains fait croître la population (en progression géométrique) bien plus rapidement que la production des richesses (en progression arithmétique). Il en découle que nous ne pourrons plus nourrir nos enfants. En fait, ce risque présumé de surpopulation n’était pas nouveau. Platon, dans La République, n’oublie rien dans cette très eugénique construction. Il envisage, sereinement semble-t-il, cette hypothèse et affirme sans ambages qu’il faudra bien alors limiter les naissances et sans doute plus précisément les nouveau-nés. Jonathan Swift, près d’un siècle avant Malthus, avait proposé dans Modeste proposition (1729) de « manger les enfants, si la famine sévissait en Irlande ». Elle ne manqua pas de se produire 20 ans (1740-1741) après les suggestions du pamphlétaire irlandais, puis dans le demi-siècle (1845-1852) qui suivit les prédictions funestes de notre proto-démographe britannique. À l’opposé, Michel Foucault commente ainsi cette perception nouvelle de l’état du monde : « Les gouvernements s’aperçoivent qu’ils n’ont pas affaire simplement à des sujets, ni même à un ’peuple’, mais à une ’population’ avec ses phénomènes spécifiques et ses variables propres : natalité, morbidité, durée de vie, fécondité…. » et, citant C-J. Herbert (1753) : « Les états ne se peuplent point suivant la progression naturelle de la propagation, mais en raison de leur industrie, de leur production et des différentes institutions… Les hommes se multiplient comme les productions du sol et à proportion des avantages et des ressources qu’ils trouvent dans leurs travaux », et inverse la thèse de Malthus (Histoire de la sexualité, 1976).

Denis Diderot replacera cette question dans les conditions sociales propres aux populations polynésiennes et leur attribuera des réponses identiques à celles du philosophe grec. L’infanticide n’est pas simplement une fantaisie littéraire (Denis Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville, 1759). À Athènes puis à Rome, on le nomma : exposition. Admettons donc que la surpopulation soit une de ces tragédies qui marque l’histoire humaine. De là à proposer pour remède l’abstinence sexuelle, il faut un goût pour la mortification que ne possède qu’une minorité de la population, fut-elle imprégnée de longs siècles de culture chrétienne.

Refuser les enfants du hasard ou de la domination masculine

Ainsi la France, fille ainée de l’Église, ne fut guère sensible au projet thérapeutique de notre voisin britannique. Pas trop d’enfants certes, mais dans le bonheur d’une vie sexuelle épanouie ou tentant de l’être.

Des « funestes secrets d’alcôve », on passa à la proclamation d’une volonté militante de connaître les « secrets du corps » et de n’avoir que les enfants « désirés ». Freud n’étant pas encore là pour nous apprendre les « secrets du désir ». Au 19ème siècle, apparaissent des mouvements féministes dans toute l’Europe, principalement mobilisés autour des droits civiques. En France, en Grande-Bretagne, aux États-Unis et ailleurs, il s’agit aussi de s’emparer du contrôle de la fécondité, comme le dira Françoise Héritier au 20ème siècle. On appellera alors ce courant « néo-malthusien », puisqu’il ira jusqu’à proposer la « grève des ventres » (Francis Ronsin, 1980), comme les femmes grecques durant la guerre du Péloponnèse (Lysistrata, Aristophane 411 A-C). Une partie de ces associations est clairement malthusienne et eugéniste. Elles luttent contre la surpopulation et pour la régénération (Paul Robin, 1896). Une autre tendance est pacifiste et se bat également contre l’exploitation capitaliste et la misère sociale qu’engendre ce système économique : « Ni chair à canon, ni ventre affamé » (Génération consciente, Eugène et Jeanne Humbert, 1908). Enfin, un troisième courant révolutionnaire, prolétarien, souhaite une classe ouvrière nombreuse et forte. Il est nataliste et son adhésion à la revendication des libertés contraceptives et abortives assez fluctuante jusqu’à la révolution bolchevique. Celle-ci prônera une émancipation complète des femmes avant de revenir au natalisme durant la période 1930-1950.

En un mot, les courants néo-malthusiens militants, parcourus de fortes contradictions, défendent l’émancipation des femmes, en particulier sexuelle, maintenues jusqu’alors sous la tutelle des hommes. Ces associations ne peuvent être tenues pour responsables de la dénatalité, tout à fait réelle, de la France, qui s’étale sur un siècle et demi à partir de la fin du 18ème siècle. Par contre, l’ensemble de ce mouvement s’oppose frontalement au fort courant nataliste officiel adopté sans succès par les gouvernements et la majorité des « élites » de la Nation.

Or, la dénatalité est une réalité surprenante, mais forte et prolongée. Elle est clairement consécutive à la volonté des couples de réduire le nombre de leurs enfants en toute opposition à l’Église à laquelle ils appartiennent pour la majorité d’entre eux.

Ni stérilet, ni pilule !

On assimile aujourd’hui très volontiers, mais à tort, la contraception humaine à ses seuls moyens modernes : hormonaux, mécaniques ou définitifs. Il n’en est rien. Onan, l’Égypte pharaonique, Pompéi nous le rappelle… Rome se dépeuplait sous Auguste. Ovide le déplore : « Maintenant, pour conserver sa beauté, la femme ne craint pas de corrompre le germe de sa fécondité et il en est peu dans notre siècle qui veuillent bien être mères » (Le Noyer), et Pétrone l’atteste : « Nul, ici, n’élève de terre un fils nouveau-né » (Satyricon, Chap. CXVI ). L’Empereur légifèrera afin de stimuler la croissance démographique. L’échec fut patent, comme vingt siècles plus tard en France

Quant à l’Église chrétienne, peu nataliste durant le Moyen-Age si l’on en croit Jean-Louis Flandrin, ses interdits sexuels sont tels qu’ils auraient peut-être réduits la fécondité de la France (Un temps pour embrasser, 1983). Par contre, et pour la période qui nous intéresse, elle rejoint avec un zèle exemplaire, sans doute compatible avec les volontés divines, le camp des natalistes, version « familialiste ».

Or, l’historien de la sexualité de l’Europe chrétienne nous fait connaître l’intimité des couples médiévaux à partir des confidences faites à leur confesseur et recueillies dans ce que nous nommons les « pénitentiels ». Mais Jean-Louis Flandrin ne s’arrête pas là et nous propose une superbe hypothèse.

En effet, l’extrême exigence de continence n’a-t-elle pas favorisé un long et efficace apprentissage des pratiques sexuelles infécondes ? On apprit à faire l’amour, mais sans faire d’enfant. La démonstration est fort bien étayée. Elle sera confirmée par un historien britannique et chrétien des USA, John Noonan (1965). Cette fois, c’est en Inde qu’il va chercher les origines d’une sexualité non fertile, de nature religieuse : le coït réservé. Diffusé en Grèce par les épicuriens, il aurait été ainsi transmis à Rome, puis dans l’Europe médiévale. Il est d’ailleurs considéré comme la source du plus fort plaisir, ce qui n’est pas rien ! Puis, la capillarité culturelle assurera la transmission de la méthode de l’aristocratie à la bourgeoisie, puis les couches populaires (paysannerie) s’en emparent. Un tel comportement sexuel aboutit alors au « désastre » démographique de notre fière patrie, manifestation la plus préoccupante de notre descente aux enfers. Celle-ci, symbolisée par la chute, bien réelle, de nos vaillants cuirassiers dans les fosses de Reichshoffen (8 mai 1870), poussa à la provocante déclaration de l’unité impériale allemande dans le plus beau palais édifié par notre monarchie autrefois triomphante. La défaite de Sedan ne sera pas seulement le glas du second empire napoléonien, mais également de notre toute-puissance militaire.

Transition démographique et décadence

Nous y voilà ! Cette très humaine palme d’or de la transition démographique (Henri Leridon, La seconde révolution contraceptive, 1987) serait l’illustration de notre décadence et celle-ci de notre dégénérescence. C’en est trop ! Si Gavroche est bien tombé le nez dans le ruisseau, la France ne doit pas le suivre.

Après le néo-malthusianisme, place au néo-darwinisme social, car les angoisses malthusiennes sont devenues obsessionnelles dans la bourgeoisie française. Charles Darwin nous a savamment appris que l’espèce humaine est apparue après une longue et tragique lutte pour la vie, sélectionnant les qualités les plus aptes à sa poursuite (L’origine des espèces, 1859). Seuls les mieux adaptés survivent. Ce grand voyageur va y perdre la foi (Jean-Claude Ameisen, La lumière et les ombres, 2012). La « sélection naturelle » mettant en cause cette vieille conception qu’était jusqu’alors la création divine. Mais au fond, le plus important est qu’il découvre dans son dernier ouvrage que cette périlleuse aventure de la vie a abouti à une espèce à la fois fort vulnérable mais prodigieusement adaptable en raison de son indispensable sociabilité (La descendance de l’homme, 1865).

Patrick Tort, spécialiste des travaux de Charles Darwin, nomme cette forte particularité de la sélection naturelle son « effet réversif ». Ainsi, l’espèce humaine ne peut vivre qu’en raison de sa propension à l’entraide, allant jusqu’au soutien des plus faibles d’entre eux. Après la Deuxième Guerre Mondiale, Emmanuel Levinas dira de cette aptitude à faire passer les besoins des autres avant les siens qu’il s’agit d’une « absurdité ontologique » ! (Totalité et infini, 1982).

Eh bien, Francis Galton, cousin de Charles Darwin, et fort savant lui aussi, déplorant l’affaiblissement de l’espèce lié à notre excessive affectivité, défend l’idée non darwinienne que les humains doivent poursuivre la noble tâche de la « lutte pour la vie » passant par l’élimination des plus faibles, Il n’est sans doute pas juste de prendre ce Galton pour un illuminé. Un grand nombre de scientifiques occidentaux partagent alors ses analyses, ainsi que beaucoup d’intellectuels de toutes catégories. Citons seulement deux exemples fameux, Prix Nobel de Médecine l’un et l’autre : Alexis Carrel, recevant le Prix en 1912, proposera les chambres à gaz pour l’élimination des plus faibles (L’homme, cet inconnu, 1932), et Charles Richet, primé en 1913, promeut dans La sélection humaine (1919 l’élimination des déchets humains : éthyliques, tuberculeux, sourds-muets, malformés de toutes sortes, malades psychiatriques, etc. Nous avions considéré la classification par Linné des plantes, puis de l’ensemble des espèces vivantes (Systema Naturae, 1735) comme un progrès dans la connaissance du monde. On poursuivit en classant les humains eux-mêmes en races. On n’échappera pas alors à la hiérarchisation de celles-ci, puis des classes sociales. Ce fut notre vision du monde. Bien peu conforme à notre universalisme républicain !

Ainsi, la « dégénérescence », thème très prisé de la fin du 19ème siècle à la veille de la Première Guerre Mondiale et au-delà, trouve-t-elle de solides fondations théoriques dans les nouveaux acquis scientifiques. Alcoolisme, tuberculose, maladies vénériennes, affaiblissement moral, homosexualité… et dénatalité sont les redoutables fruits dont souffrent les sociétés modernes, tout particulièrement la France, par refus sentimental de poursuivre l’élimination des plus faibles !

Prendre soin des femmes et des bébés pour peupler la France

En créant le concept de « puériculture intra-utérine », Adolphe Pinard, père de l’obstétrique moderne, se donne pour but « la conservation et l’amélioration de l’espèce humaine » (1899).

Républicain, nataliste hyperactif, il inscrit son projet dans un eugénisme positif, et laisse à d’autres le soin de construire un eugénisme négatif prônant, nous l’avons vu, l’élimination des plus faibles. Il n’en restera en France que l’élaboration théorique.

Une bonne partie de ce beau monde se retrouve à Londres en 1912, au 1er Congrès International d’Eugénisme, puis en France à la Société Française d’Eugénique. Voici donc le climat scientifique, philosophique et moral dans lequel baigne la France avant la première Guerre Mondiale. Et durant cette douce, fière et « belle époque » des expositions universelles et des zoos humains, les taux de natalité poursuivent avec une surprenante constance leur décroissance.

En 1800, la France est la nation la plus peuplée d’Europe (à l’exception de la Russie) malgré le taux de natalité (nombre de naissances pour 1000 habitants) le plus bas. En 1870, il est de 25 ‰ alors qu’il est de 39 ‰ en Allemagne. En 1900, la France a 40 millions d’habitants, l’Allemagne en a déjà plus de 60 millions. Toutes les craintes sont donc permises au temps des grandes rivalités intereuropéennes. Il y a encore une moyenne de 3 enfants par femme, il y en avait 5 en 1800, et le solde démographique naturel est toujours positif. Mais l’Allemagne a des taux de croissance de sa population bien supérieurs à la France (Jean-Pierre Bardet et Jacques Dupâquier, 1998).

La guerre c’est « l’hygiène du monde » Filippo Marinetti, 1909

C’est alors qu’en plein été 1914 surviennent à la surprise générale (!) les déclarations de guerre successives qui mettent l’Europe à feu et à sang durant quatre ans. Si l’on en croit les chroniqueurs de l’époque, c’est le temps béni de l’union sacrée et le lever de rideau sur une époque nouvelle de régénération des enfants de France et du peuple tout entier. Les plus faibles disparaissent, à l’opposé des éléments les plus solides. Trempés dans les combats, enivrés par la victoire prochaine, ayant redécouvert le lourd prix de la vie, le soldat patriote va retrouver ce désir inextinguible de faire des enfants.

« Ces évènements sont fort heureux, la France se refait par la guerre qui purifie » (cité par J.-Y. le Naour, 2002) dira Alfred Baudrillart, historien, académicien et recteur de l’Institut Catholique de Paris. Il était temps ! Les mariages se multiplient, sans d’ailleurs respecter les règles les plus élémentaires, y compris la participation du marié (!) défendant son pays sur le front (Clémentine Vidal-Naquet, 2014).

Bref, le soldat est en voie d’héroïsation. Il associe les plus belles qualités humaines : courage, sang-froid, abnégation et fraternité. Son endurance surprend les plus sceptiques. Poilu, il porte sur le visage les attributs de la virilité. Il est adoré des femmes, les mères sont fières de leurs enfants, ainsi que les frères et sœurs et les épouses de leurs maris militaires. Nul besoin d’être général.

« La communauté de leur existence avait établi entre ces hommes des amitiés profondes » Gustave Flaubert, Salammbô, 1862

Marc Bloch dira dans ses souvenirs de guerre que « les hommes pour la plupart n’étaient pas gais, ils étaient résolus, ce qui vaut mieux » (Cahier des annales n° 26, publié en 1969). Céline affichera son antimilitarisme dans Voyage au bout de la nuit (1932) : « On était fait comme des rats », il termine son premier chapitre sur les conditions de la mobilisation générale. Et Sébastien Japrisot, plus modeste, commencera son beau roman par : « Il était une fois cinq soldats français qui faisaient la guerre parce que les choses étaient ainsi » (Un long dimanche de fiançailles, 1993). On ne peut être plus soumis.

Le peuple français, menacé jusqu’alors de dégénérescence, est pour la circonstance magnifié par la guerre. Les poilus ont horreur du « planqué », « efféminé », qui fait la vie avec leurs femmes et mérite d’être « cocufié ». En fait, cette vision de l’arrière exerce une fascination trouble dans l’esprit du soldat vivant les conditions les plus sordides, les plus menaçantes. Horrifié par le spectacle des batailles, découvrant qu’on l’avait berné, la guerre lui parait être un carnage absurde, sans but, sans fin, sans perspective de victoire. Est-ce bien raisonnable d’envisager de faire un enfant dans de telles conditions, lors des rares permissions, alors qu’il faudra retourner au feu ? Officiers, sous-officiers et politiques encouragent sans cesse l’ardeur reproductrice des troupes aux repos. Mais l’enthousiasme guerrier est retombé, la régénération de la France sérieusement mise à l’épreuve et la moralisation en pleine débâcle : « L’immoralité de la guerre ne produit que la dégradation des mœurs. »

Ce jugement est cependant partiel, sinon injuste. En effet, les exemples de fraternisation masculine ne manquent pas d’altruisme sous sa forme la plus accomplie : sauver un frère de combat en exposant sa propre vie, porter secours aux blessés, maintenir le goût de vivre jusque dans la boue, au milieu des râles des mourants, de la puanteur et de la vermine. Ils peuvent même aller, qui l’eut cru, jusqu’à fêter Noël avec l’ennemi, dès la fin de l’année 1914, en toute désobéissance aux « lois de la guerre ».

Rabaissés jusqu’à l’abjection, les hommes ne sont jamais totalement brisés par l’horreur, la peur ou la soumission. Gustave Flaubert, qui n’est pas classé parmi les « humanistes », nous rappelle dans le très beau récit de la scène précédant l’extermination des mercenaires de Carthage : « Parfois, deux hommes s’arrêtaient tout sanglants, tombaient dans les bras l’un de l’autre et mourraient en se donnant des baisers » (Salammbô, 1862).

« Mais l’homme n’est pas fait pour vivre seul, donnons-lui une compagne » Genèse.

Privé par la volonté des Dieux de sa moitié, il lui faut errer sans fin à sa recherche (Platon, Le banquet, réplique d’Aristophane). Ainsi, notre fringant « poilu » va-t-il courir à l’orée du champ de bataille où viennent le retrouver son épouse et parfois ses enfants. En leur absence, une prostituée, professionnelle ou non, fera l’affaire. Amour de misère, misère de l’amour, les maladies vénériennes affaiblissent le combattant (Jean-Yves Le Naour, Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre, 2003). Dès 1915, sont publiés les premiers rapports sur le comportement des armées adverses (Stéphane Audoin-Rouzeau, L’enfant de l’ennemi 1914-1918, 1995). Les viols sont largement cités. Les Allemands se plaignent de la bestialité sexuelle des troupes russes. Les Français des agressions dont sont victimes les Françaises comme les femmes belges dans les zones occupées.

L’auteur fait le récit détaillé de l’histoire d’un infanticide pratiqué par une jeune Lorraine ayant vécu l’occupation allemande et évacuée dans la région parisienne. Le 15 avril 1916, elle accouche seule dans sa chambre à la suite d’une grossesse qu’elle a dissimulée. L’enfant est retrouvé mort, la tête fracturée, après dénonciation de la jeune mère par son employeuse. La reconstitution des éléments permet d’en connaître les détails avec une apparente précision. Violée dans une infirmerie par un ou des soldats allemands, la jeune femme ne reconnaît pas l’infanticide, mais va déclarer sans relâche à l’instruction ainsi qu’à la Cour d’Assises « qu’elle ne voulait pas un enfant de Boches ». Elle s’en tiendra là. Son avocat, après avoir rejeté un à un les arguments des magistrats tendant à suspecter l’authenticité du récit de l’accusée et à conforter les chefs d’inculpation de meurtre avec préméditation, va construire sa plaidoirie autour du thème du patriotisme de cette victime. En tuant cet enfant, elle a rempli son devoir. C’est un ennemi qu’elle a justement éliminé. Joséphine B. est acquittée ou plutôt acclamée comme une valeureuse combattante. L’affaire fit grand bruit, et la presse en fit une martyre de la sauvagerie impitoyable de la barbarie allemande, en état de légitime défense. Et l’enfant qu’elle portait n’était qu’une dangereuse « monstruosité ».

En fait, cette situation semble exceptionnelle au début de 1917, puisqu’il a été convenu au niveau du Parlement que ne serait pas remis en cause l’article 317 du Code pénal condamnant l’avortement volontaire.

Les armées françaises ou britanniques peuvent-elles être accusées de tels crimes ? C’est peu probable, à l’exception de la période d’occupation de la Rhénanie. De nombreuses exactions sont alors signalées par la population allemande, confirmées parfois par l’administration française. Mais les viols semblent exceptionnels, tant la volonté du gouvernement français de s’opposer à ces crimes semble forte.

Par contre, et aussi surprenant que cela puisse paraître, ce sont les rapports amoureux avec « l’ennemi » qui semblent les plus fréquents, tant durant la guerre dans les dix départements occupés que dans la Rhénanie où séjourne l’armée française après le Traité de Versailles (Luc de Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili, Danielle Voldman, Hommes et femmes dans la France en guerre, 2003), même si, en temps de guerre, la nature des sentiments est bien difficile à apprécier, ainsi que l’authenticité des déclarations.

Jusqu’où peut-on s’enfoncer dans la souffrance et l’abjection ?

Quoi qu’il en soit, les frustrations affectives et sexuelles de nos vaillants guerriers sont bien réelles, généralisées et durables. Les mesures règlementaires destinées à éloigner les femmes et leur famille des cantonnements deviennent inflexibles. La prostitution relève désormais du contrôle direct des armées. Ce qui ne l’empêche pas de répandre des maladies vénériennes dans la troupe, source d’obsession démobilisatrice et de préoccupations nouvelles pour l’encadrement des armées et les élus de la Nation. D’autant que les prostituées sont suspectées d’espionnage ! Nous sommes bien loin de la régénération morale dont la guerre devait être le creuset. La violence invraisemblable des combats, l’importance de la mortalité, la gravité des blessures, la hantise des gaz, le recours à des armes de plus en plus meurtrières, l’embourbement sans espoir d’une guerre de fronts infranchissables et sans fin... tout se conjugue pour « briser l’enthousiasme guerrier ».

Après l’échec lamentable de l‘offensive du printemps 17, dite du « Chemin des dames », sous le commandement du Général Nivelle, les nouvelles de l’insurrection russe poussent aux mutineries et les condamnations à mort prononcées par les tribunaux militaires n’améliorent pas le « moral des troupes ». Les « générosités » de Philippe Pétain n’ont pas d’autres effets que de disperser les éventuels « agitateurs ». La guerre continue et la natalité en fait les frais !

Et les femmes, que font-elles ?

Françoise Thébaud nous dit que la guerre accentue la division sexuelle (Histoire des femmes, 1992) et cite Gaëtan Rageot : « C’est l’aube d’une situation nouvelle. » Toujours est-il que les pauvres hommes se font tuer ou blesser quand ils ne tuent et ne blessent pas eux-mêmes. C’est leur seule et unique fonction. Quoi de plus désespérant ! À l’inverse, les femmes doivent faire vivre la Nation. Elles vont s’y jeter hors de leurs lieux habituels de vie, d’enfermement disent certains ou certaines, sinon avec passion, pour plagier Marc Bloch, du moins avec détermination. À la campagne, elles doivent d’urgence assurer les moissons, abandonnées par leurs hommes devenus soldats. La mort les fauchera sur d’autres champs. René Viviani, président du Conseil en 1914, s’adresse dès le 7 août à elles pour les rappeler à leur devoir patriotique. En cet instant, il ne s’agit plus d’enfants et d’activités domestiques, mais bien de nourriture pour la Nation. Ce n’est pas suffisant, elles doivent tout faire, y compris des obus. Elles savent en effet très vite assurer toutes les tâches, souvent dans des conditions très dures. Les employeurs ne respectent guère la réglementation du travail, amplifiant en particulier sa durée et réduisant son prix. Elles distribuent le courrier, conduisent les autobus et portent le pantalon.

Mieux encore, elles offrent leurs soins aux hommes mutilés, gazés (Roger Martin du Gard, Les Thibault, 1932), les visages défigurés (Marc Dugain, La chambre des officiers, 2001). Elles pénètrent dans l’administration de l’armée, participent à des réseaux d’espionnage. Louise de Bettignies, d’origine britannique, responsable du réseau « Alice », est condamnée à mort en mai, et meurt en prison en septembre 1918 après une intervention chirurgicale pratiquée dans les pires conditions. Elles n’hésitent pas à organiser des filières d’évasion. Edith Cavell est fusillée pour son activité anti-allemande. Mata Hari l’est aussi, cette fois pour sa fonction présumée d’espionnage au service des Allemands. Quand à Émilienne Moreau de Loos, elle prend directement part aux combats, à 17 ans, dans son village (Jean-Marc Binot, Héroïne de la Grande Guerre, 2014). Blaise Cendrars nous conte l’histoire d’une femme qui tente d’intégrer le régiment de son mari sans succès (La main coupée, 1946). À l’inverse, une petite minorité active dénonce la guerre et ses hécatombes : Louise Bodin, Gabrielle Duchêne, Madeleine Rolland fondent la « section française du Comité International des Femmes pour une paix permanente » (Clémentine Roger, Louise Bodin, 2014).

Hélène Brion, institutrice, syndicaliste, pacifiste, féministe, proclame devant le Conseil de Guerre qui la juge : « Je suis une ennemie de la guerre parce que féministe ; la guerre est le triomphe de la force brutale, le féminisme ne peut triompher que par la force morale et la valeur intellectuelle » (Françoise Thébaud, « La Grande Guerre, le triomphe de la division sexuelle » dans Histoire des Femmes, dirigé par Georges Duby et Michèle Perrot).

Fortes de leur place dans l’appareil de production, les femmes ont vite compris l’efficacité politique de leurs nécessaires revendications sociales. Dans les arsenaux militaires, la paralysie des fabriques de munitions en 1917 n’épargne pas l’armée alors qu’elle connait d’inquiétants débuts de rébellion. On sourit volontiers des grèves joyeuses et pacifistes des midinettes, n’est-ce pas pourtant un bel exemple de vitalité et de dignité d’un peuple face au malheur ?

En mars 1917, les femmes socialistes répondent à l’appel de Clara Zetkin. Elles se réunissent à Berne et déclarent leur hostilité à la poursuite de la guerre : « La Guerre Mondiale vous impose le plus grand sacrifice. Elle vous vole les enfants que vous avez mis au monde dans la douleur et que vous avez élevés avec peine et inquiétude ; elle vous vole vos maris, vos compagnons dans le dur combat de la vie ». Inquiets de la reprise de la propagande pacifiste perçue comme un ferment révolutionnaire et d’un risque de contagion bolchevique, les gouvernements européens s’opposeront avec efficacité à la diffusion de cet appel.

Oui, les femmes savent tout et tout bien faire, pas seulement des enfants dont les hommes de pouvoir n’hésitent pas à faire de la « chair à canon ». Parfois « putes », elles n’en prouvent pas moins brutalement aux hommes qu’elles savent aussi faire preuve d’insoumission à des ordres injustes et parfois meurtriers. Elles savent aimer leurs enfants, mais aussi les hommes, qu’elles ont les unes et les autres choisis. Leurs toilettes n’échappent pas à la critique générale de leur statut. Aussi singulier et blasphématoire que cela puisse paraître, 1918 n’est pas une grande victoire, mais une défaite pour elles, pas seulement partielle et provisoire certes, mais profonde. En effet, elles doivent reprendre le chemin de la domesticité et de l’obéissance. Contrairement à ce qu’espéraient ou plutôt qu’exigeaient les « élites de la Nation » profondément natalistes, les femmes ne repeupleront pas la France. Cet acquis considérable était leur trésor de guerre. Au cœur des rapports hommes-femmes, elles savent alors que la maîtrise de leur fécondité est la clé de leur émancipation (Françoise Héritier, Masculin, féminin, 2001).

Des élites toujours furieusement natalistes

D’ailleurs, fort éclairés, nos gouvernants, inspirés par leur culture dominatrice, culture anti-malthusienne et de surcroît néo-darwinienne, complèteront leur arsenal législatif par les lois du 23 juillet 1920 et du 27 mars 1923 en s’opposant à toute « propagande contraceptive et abortive » et en correctionnalisant la condamnation de l’avortement. Cette mesure mit hors de lui Adolphe Pinard, nouveau (il a à ce moment 79 ans) mais déjà célèbre député. Ayant atteint l’âge canonique de la sagesse, il ne peut tolérer qu’on disqualifie l’avortement « criminel » en simple délit. En fait, il s’agit de s’assurer de l’obligation, pour les magistrats, d’appliquer la loi et d’ainsi échapper à l’indulgence des jurys populaires des Cours d’Assises. Il faut cependant rendre justice à l’accoucheur Adolphe Pinard lorsque fut discutée la remise en cause du caractère criminel de l’avortement à l’occasion des viols accomplis par des soldats allemands sur des femmes françaises et entrainant une grossesse. Ce médecin des hôpitaux s’y opposa dans un rapport soumis à l’Académie de Médecine le 16 février 1915. Ce n’est pas seulement parce qu’il était hostile à tout avortement volontaire, ou qu’il était nataliste, mais aussi et peut-être surtout parce qu’il était profondément hostile aux arguments utilisés par les défenseurs de la révision de cette loi. Car à cette occasion, on ressortit la vieille conception « télégonique » de la reproduction, plus simplement de « l’imprégnation » de la femme, lors d’un rapport sexuel, de caractères transmis par l’homme. Il fallait retirer « la graine de boche » du ventre de la femme violée par un Allemand, individu « barbare, criminel, d’une cruauté bestiale », selon la terminologie de l’époque. Au-delà de ce « germe », c’est aussi de la menace d’une infestation chronique de la femme susceptible de contaminer ses futurs enfants, qu’on tentait de la protéger. Ce texte de loi ne fut pas adopté, et Pinard déclara que ces enfants devaient bénéficier de tous les soins comme tous les enfants. Au fond, cet accoucheur moderne, savant et excellent clinicien, qui voulait donner à tout enfant les meilleures conditions de vie, avant, pendant et après la naissance, n’a jamais adopté vraiment un eugénisme pratique, à la laborieuse exception du certificat prénuptial, sans grande conséquence.

La défaite de 1918

Et pour les pauvres soldats, plus précisément pour un grand nombre, 1918 fut aussi une défaite. Même si, à court terme, elle fut salutaire. La débâcle morale fut souvent profonde. À commencer par la peur ou plutôt les peurs, totales, absolues face aux tirs d’artillerie, à la perspective de l’assaut à la baïonnette, aux canons, aux risques de conseil de guerre pour l’exemple. Les traumatismes psychiques graves et prolongés en furent les témoins tardivement reconnus (Jean-Yves Le Naour, Les soldats de la honte, 2011). Peur du froid, des rats, des gaz, des mutilations de toutes sortes, de la face, des membres, de l’appareil génital, ... peur de la solitude (un long martyre !).

Peu respectueux des femmes, souvent grossièrement misogynes et vivant parfois sans espoir (La chanson de Craonne, 1917), les soldats gravent, sculptent, écrivent leurs pauvres fantasmes. Réduits à la masturbation solitaire, leur dérisoire vie sexuelle ne les satisfait guère, leur désir les détruit et ils ne trouvent qu’un coupable exutoire dans les bordels militaires.

Que sont mes amis devenus que j’avais de si près tenus et tant aimés ? Rutebeuf (1230-1285)

Que deviennent leurs amies, fiancées, épouses, leurs familles ? Victimes des destructions militaires, des viols, de la misère, mais aussi de la solitude les amenant à l’adultère. Et comme la lucidité est, quoi qu’on en dise, assez répandue, beaucoup pensent aussi que l’éloignement, les besoins sexuels ou plus encore les sentiments amoureux peuvent jeter leur compagne dans les bras d’un autre homme. Ces peurs sont vite obsessionnelles, insupportables, car les soldats savent maintenant que les femmes changent, et beaucoup. Pas nécessairement de compagnon, mais de statut. Présentes dans toutes les activités sociales, elles ont acquis une véritable autonomie, démontré leurs grandes compétences et leur autorité. Notre héroïque poilu redevient un enfant. Il a besoin d’une marraine, mystérieuse confidente, consolatrice séchant ses larmes. Il ne peut se passer de leurs soins maternels à l’hôpital, des soins du corps les plus intimes et souvent les plus humiliants. C’est le monde qui change sans eux alors qu’ils tremblent au fond de leur trou. Nombreux sont les historiennes et historiens contemporains qui estiment que c’est un véritable bouleversement des rapports entre femmes et hommes. Il bouscule les consciences.

Comment va-t-on retrouver la maison, les murs, les meubles, mais aussi les enfants, tout ce qui fut la vie d’avant ? Ces enfants les ont parfois oubliés et il faudra les adopter ou du moins les accueillir.

… Pauvre sens et pauvre mémoire, m’a Dieu donné, le roi de gloire. Et pauvre rente et droit au cul quand bise vente. Le vent m’évente. L’amour est morte. Ce sont amis que vent emporte, et il ventait devant ma porte, les emporta.

Fin d’une guerre ?

Harassés, à bout de force parfois, il leur faut encore subir une nouvelle et terrible offensive allemande s’approchant à nouveau de Paris. Mais, « l’ennemi » est aussi épuisé et ne croit plus guère à la victoire. Des troupes fraîches, venant des USA s’entraînent depuis des mois sur le sol français. Elles vont bientôt venir appuyer les troupes alliées, françaises, coloniales, britanniques, … et de l’immense Commonwealth, dans un effort ultime contre la machine de guerre ennemie et repousser en hâte les Allemands sur la rive droite du Rhin. Il était temps d’ailleurs, l’Empereur Guillaume II a démissionné, le peuple allemand meurt de faim (500 000 décès liés à la famine) et les drapeaux rouges flottent sur Strasbourg, la Bavière, Berlin, Budapest, … il faut y remettre bon ordre !

Ainsi, durant plus de 4 ans, la France va perdre autant de bébés (un peu plus de 400 000 par an) que de soldats sur les champs de bataille. Laissant place à d’immenses cimetières. Les pleurs se tarissent et les enfants renaissent, marqués eux aussi profondément par cet immense carnage, briseur de vies, mais plus encore de consciences, d’affection, laissant des cicatrices indélébiles, « imprégnant » cette fois plusieurs générations d’enfants et de petits-enfants.

Combien d’hommes sont revenus brisés, désespérés, muets et sourds face au monde, impuissants, alcooliques, n’ayant pas vraiment quitté l’enfer, peut-être définitivement violents et asociaux ? En un mot, la régénération morale n’était pas présente lors des sonneries du 11 novembre. Cérémonie grandiose et déclaration n’y changent rien, ceux qui sont morts horrifiés ne reviennent pas. Et le soldat dit « Bleuet », Jean pour Mathilde, jeté dans un no man’s land du côté de Bapaume, une nuit de janvier 1917, retrouvé aphasique 7 ans après par sa fiancée, recouvrira-t-il la parole ? (Sébastien Japrisot, 1991). Mathilde et Jean auront-ils des enfants ?

Combien d’enfants perdus ?

Depuis la fin du 19ème siècle, les couples français, malgré les interdits, malgré les injonctions, ont décidé de réduire le nombre de leurs enfants, avant que les groupes néo-malthusiens ne les y incitent. Ils sont sourds aux appels pathétiques des repopulateurs. La Première Guerre Mondiale ne les a guère aidés à repeupler la France. Après 1918, le sursaut démographique est de courte durée, et il est rapidement suivi d’une très régulière décroissance de la natalité jusqu’en 1942. Le phénomène est d’autant plus troublant que la courbe d’après l’année 1920 est précisément la prolongation de celle qui a précédé 1914. Le fond de la période d’effondrement des naissances est assez régulier (entre 400 et 500000 naissances par an).

Cette décroissance régulière de la natalité correspond à l’apparition des progrès dans la connaissance de la physiologie sexuelle. Un tel savoir ne semble avoir que peu d’intérêt au 19ème siècle sur le plan pratique de la contraception. Cependant, les préservatifs masculins de bonne étanchéité après la mise au point de la vulcanisation du caoutchouc (Goodyear, 1839), ainsi que les diaphragmes vaginaux et les capes cervicales, puis quelques spermicides, y participent. Diffusés par les féministes néo-malthusiennes, ces moyens sont en fait peu répandus et ne se substituent que lentement au retrait et au coït réservé. Le taux d’échec reste élevé, mais l’adoption de ces différentes méthodes participe sûrement à la réduction de la natalité. Mais ce sont les femmes qui font les frais de ces insuffisances et de leur dépendance à l’égard de la volonté et de la vigilance des hommes. Philippe Ariès a longtemps considéré que dans les couches populaires de la société, les couples (pour lui, il s’agissait principalement des hommes) étaient incapables de cette maîtrise. C’est Jean-Louis Flandrin qui le convainquit de l’acquisition progressive et sur une longue période historique de la maîtrise relative de la procréation. Mais ce n’est qu’à la deuxième moitié du 20ème siècle que les femmes exigèrent de posséder la clé de leur fertilité et l’obtinrent.

La femme est bien l’avenir de l’homme

Ainsi la volonté des États n’a sans doute guère eu d’effet sur la fertilité des couples. Sauf par des moyens coercitifs ou à l’inverse par les soutiens qu’ils apportèrent à la grossesse, puis à l’enfance (allocations de grossesse, allocations familiales) et à son éducation par les crèches et les écoles maternelles.

L’exemple de la France est sans doute démonstratif. On ne fait pas habituellement des enfants pour faire la guerre et en France le « patriotisme » des alcôves n’a vraisemblablement pas beaucoup d’adeptes au 19ème comme au 20ème siècle, ni d’ailleurs le natalisme révolutionnaire. La guerre semble plutôt avoir donné aux femmes conscience de leur capacité à élargir leur champ d’action sociale et la nécessité d’acquérir le contrôle de leur propre fécondité afin de sortir du lien de la domination « masculine » (Françoise Héritier, 2002).

L’Europe « se meurt », dira Pierre Chaunu plus d’un demi-siècle plus tard, faute de faire des enfants (Refus de la vie, 1975). Cet auteur visionnaire, volontiers emphatique, n’est peut-être pas un excellent prophète. En tout cas au sujet de sa belliqueuse patrie. Après l’explosion démographique des années suivant la Deuxième Guerre Mondiale, la France laïque, après les législations de 1967, 1975, 1979, 1982 et 2001, légalise et médicalise les droits des femmes à la contraception et à l’avortement. Elle détient le record de fécondité de toute l’Europe (à l’exception de l’Irlande coercitive) et voit sa population grandir d’environ 300 000 nouveaux habitants par an.

Il est vrai que la France garde des particularités démographiques exceptionnelles au milieu d’une Europe devenue plutôt dépressive. « Mais nous savons que pour qu’un monde nouveau surgisse, il faut d’abord que meure un monde ancien » (Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome, 2013).

Paul Cesbron Société d’Histoire de la Naissance Le 13 décembre 2014

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