{"id":174,"date":"2018-03-30T19:39:52","date_gmt":"2018-03-30T17:39:52","guid":{"rendered":"http:\/\/societe-histoire-naissance.fr\/?page_id=174"},"modified":"2018-03-30T19:39:52","modified_gmt":"2018-03-30T17:39:52","slug":"les-usines-a-bebes-une-anticipation-du-meilleur-des-mondes","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/societe-histoire-naissance.fr\/?page_id=174","title":{"rendered":"Les &#8220;usines \u00e0 b\u00e9b\u00e9s&#8221;, une anticipation du meilleur des mondes"},"content":{"rendered":"<div class=\"surlignable\">\n<div class=\"chapo\">\n<p>Peut-on raisonnablement imaginer que les mod\u00e8les d\u2019organisation adopt\u00e9s par les humains puissent leur faire perdre leur humanit\u00e9\u00a0? Partiellement peut-\u00eatre, provisoirement sans doute, l\u2019histoire en atteste. Mais totalement et d\u00e9finitivement, ce n\u2019est envisageable que sous la forme d\u2019une autodestruction. On ne retiendra donc pas cette hypoth\u00e8se.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"texte\">\n<p>Pourtant, Aldous Huxley, en pr\u00e9sentant la deuxi\u00e8me \u00e9dition (1946) de son ouvrage <i>Le meilleur des mondes<\/i>, n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 l\u2019affirmer. Or, ce roman d\u2019anticipation a pour th\u00e8me l\u2019\u00e9volution d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, la n\u00f4tre, vers la maitrise de la reproduction, assur\u00e9e totalement par des machines, permettant d\u2019obtenir des b\u00e9b\u00e9s que l\u2019on dira parfaits (de plusieurs cat\u00e9gories de perfection), bien vivants, n\u00e9s \u00e0 terme, sans avoir menac\u00e9 ou traumatis\u00e9 leur maman et d\u00e9pourvus de malformation, handicaps divers, d\u2019origine g\u00e9n\u00e9tique, toxique, infectieuse ou autre.<\/p>\n<h3 class=\"h3 spip\">Une curieuse ambivalence<\/h3>\n<p>Mais qu\u2019ont \u00e0 voir les \u00e9lucubrations d\u2019un romancier du XXe si\u00e8cle, certes tr\u00e8s li\u00e9 aux grands mouvements scientifiques, biologiques en particulier, de son \u00e9poque, et la concentration des naissances dans les grandes unit\u00e9s hospitali\u00e8res appel\u00e9es \u00ab\u00a0grosses maternit\u00e9s\u00a0\u00bb et par d\u00e9rision \u00ab\u00a0usines \u00e0 b\u00e9b\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0? Cependant, s\u2019agit-il bien d\u2019un simple abus de langage, l\u2019analogie n\u2019est-elle pas d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e\u00a0? Dans ce cas la qualification est \u00e9videmment grave. En effet, l\u2019\u00ab\u00a0usine\u00a0\u00bb est le lieu \u00e0 la fois de l\u2019exploitation du travail et de la production en s\u00e9rie de pi\u00e8ces identiques, aux nuances de coloris et autres \u00ab\u00a0options\u00a0\u00bb pr\u00e8s, soumises \u00e0 des contr\u00f4les de \u00ab\u00a0qualit\u00e9\u00a0\u00bb exigeant d\u2019\u00e9troites mesures de \u00ab\u00a0s\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb pour en assurer la meilleure productivit\u00e9. Grosses maternit\u00e9s et usines auraient donc les m\u00eames logiques de \u00ab\u00a0production\u00a0\u00bb et une \u00ab\u00a0inhumanit\u00e9\u00a0\u00bb communes parfaitement inacceptables, au moins pour la premi\u00e8re. Elles pourraient bien alors pr\u00e9figurer les incubateurs du \u00ab\u00a0Meilleur des Mondes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Comment expliquer alors qu\u2019une appellation aussi infamante, m\u00eame si elle n\u2019est utilis\u00e9e que par une minorit\u00e9 de parents et de professionnels, soit finalement assez largement adopt\u00e9e, au moins sur le mode interrogatif\u00a0? D\u2019autant que ces institutions, aussi pr\u00e9occupantes soient-elles, sont quasiment pl\u00e9biscit\u00e9es par la population qui n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 y voir en derni\u00e8re analyse une marque forte du progr\u00e8s. Nous serions donc profond\u00e9ment ambivalents \u00e0 ce sujet, et cette duplicit\u00e9 psychique associerait \u00e0 la fascination pour les \u00ab\u00a0prodigieux progr\u00e8s technologiques\u00a0\u00bb ayant transform\u00e9 les conditions de naissance et permis un effondrement de la morbi-mortalit\u00e9 f\u0153to-infantile et maternelle, \u00e0 la culpabilit\u00e9 d\u2019une douce servitude.<\/p>\n<h3 class=\"h3 spip\"><a name=\"Comment-en-sommes-nous-arrives-la\"><\/a> Comment en sommes-nous arriv\u00e9s l\u00e0\u00a0? <a class=\"tdm\" href=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20170419185818\/http:\/\/societe-histoire-naissance.fr\/spip.php?article102#tdm\"><img decoding=\"async\" title=\"Retour \u00e0 la table des mati\u00e8res\" src=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20170419185818\/http:\/\/societe-histoire-naissance.fr\/plugins\/table_matieres\/images\/tdm.png\" alt=\"Retour \u00e0 la table des mati\u00e8res\" \/><\/a><\/h3>\n<p>Tout d\u2019abord, la concentration des maternit\u00e9s semblent s\u2019imposer du fait m\u00eame de l\u2019objectif fix\u00e9 aux soignants de tendre vers les meilleurs soins accessibles, et d\u2019autre part, pour les raisons conjoncturelles li\u00e9es aux \u00e9branlements \u00e9conomiques, consid\u00e9r\u00e9s comme provisoires, de notre \u00e9poque. En fait, s\u2019agit-il bien des v\u00e9ritables raisons et plus pr\u00e9cis\u00e9ment, comment en est-on arriv\u00e9s l\u00e0\u00a0?<\/p>\n<p>C\u2019est vers le XVIe si\u00e8cle, en p\u00e9riode d\u2019extension de leur production de richesses, que naissent dans la soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne des pr\u00e9occupations nouvelles, en particulier une forte volont\u00e9 de maitriser le monde. La soci\u00e9t\u00e9 chr\u00e9tienne ne se contente plus alors d\u2019attendre l\u2019av\u00e8nement du Royaume de Dieu. Il faut d\u00e8s aujourd\u2019hui s\u2019assurer du bonheur d\u2019une minorit\u00e9 dans un premier temps, qui devra faire celui de tous par la suite.<\/p>\n<p>Il en est ainsi de la naissance. Nos nations \u00e9mergentes ont besoin de nombreux enfants afin d\u2019\u00eatre fortes et conqu\u00e9rantes\u00a0: l\u2019Empire romain avait d\u00e9j\u00e0 connu cette lancinante pr\u00e9occupation. Commence alors l\u2019histoire moderne de l\u2019obst\u00e9trique. En effet, les transformations sociales initi\u00e9es par la Renaissance aboutissent \u00e0 une urbanisation rapide qui associe aux n\u00e9cessit\u00e9s de la production et de l\u2019administration de ces \u00c9tats en mutation, une mis\u00e8re sociale et des \u00ab\u00a0d\u00e9r\u00e8glements moraux\u00a0\u00bb qui leur imposent quelques nouvelles obligations. C\u2019est ainsi que surgissent dans chaque ville d\u2019Europe des maternit\u00e9s hospitali\u00e8res. Faut-il souligner \u00e0 ce propos que toute \u00ab\u00a0maternit\u00e9\u00a0\u00bb, aussi modeste soit-elle, n\u2019en est pas moins une \u00ab\u00a0concentration\u00a0\u00bb d\u2019accouchements. Or une telle pratique brise sans transition le rituel originel et quasi universel de la naissance \u00ab\u00a0au foyer\u00a0\u00bb de celle qui accueille son enfant, associant intimit\u00e9 et lien social. L\u2019enfant nouveau est ainsi int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la communaut\u00e9 qu\u2019il contribue \u00e0 enrichir. Il en est tout autrement lorsqu\u2019il arrive au monde dans un h\u00f4pital, un hospice. \u00c0 son origine, cette rupture ne fut sans doute pas per\u00e7ue, tant le statut des femmes accueillies dans ces institutions \u00e9tait marginal, inqui\u00e9tant, et m\u00eame inacceptable\u00a0: femmes enceintes sans mari, sans abri, pour la majorit\u00e9 d\u2019entre elles, et futurs enfants \u00ab\u00a0sans famille\u00a0\u00bb. Dans ces h\u00f4pitaux, la pr\u00e9sence de chirurgiens rend possible leur intervention \u00e0 l\u2019occasion des dystocies. Sages-femmes et m\u00e9decins apprennent leur m\u00e9tier. Encore faut-il qu\u2019ils aient quelques gestes th\u00e9rapeutiques \u00e0 offrir. Or, ils n\u2019en ont gu\u00e8re. Par bonheur, les acquis sanitaires de l\u2019\u00e9poque gr\u00e9co-romaine ne sont pas tous perdus. Certains se sont transmis, sans grands effets certes, jusqu\u2019\u00e0 cette p\u00e9riode aux ambitions r\u00e9formatrices. Certains rel\u00e8vent le d\u00e9fi, d\u2019autant, comme on l\u2019a dit, qu\u2019il s\u2019agit d\u00e9sormais d\u2019un devoir d\u2019\u00c9tat. Le barbier m\u00e9pris\u00e9 jusqu\u2019alors par le m\u00e9decin va trouver l\u00e0 une v\u00e9ritable aubaine. Sa promotion sociale est assur\u00e9e. Elle b\u00e9n\u00e9ficie d\u00e9sormais de l\u2019appui int\u00e9ress\u00e9 de l\u2019\u00c9tat. Peu lui importe que la Facult\u00e9 s\u2019en offusque (Philippe HECQUET, 1707) et tente une diversion en apportant un \u00e9tonnant soutien aux sages-femmes. Mais de telles conditions professionnelles ne s\u2019opposent pas n\u00e9cessairement au d\u00e9vouement et \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des soignants. Ne peut-on pas penser \u00e0 ce sujet que le natalisme et la m\u00e9dicalisation que justifie ce courant, aussi \u00e9loign\u00e9s soient-ils du respect de la dignit\u00e9 des personnes, en l\u2019occurrence des femmes et des b\u00e9b\u00e9s, n\u2019en sont peut \u00eatre pas moins de v\u00e9ritables stimulants \u00e0 l\u2019attention \u00e0 l\u2019autre (P. KOURILSKI, 2010). Des exemples semblent confirmer cette hypoth\u00e8se \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle. C\u2019est bien le cas de l\u2019int\u00e9r\u00eat passionn\u00e9 de St\u00e9phane TARNIER pour les b\u00e9b\u00e9s pr\u00e9matur\u00e9s, pour ceux qui ne disposent pas du lait de leur m\u00e8re, mais aussi de la volont\u00e9 de la jeune \u00e9cole des nouveaux Accoucheurs des H\u00f4pitaux de permettre aux femmes de mettre au monde des b\u00e9b\u00e9s en bonne sant\u00e9, des recherches de DUCHENNE de BOULOGNE (1862) sur la physiologie neuromusculaire du visage du nourrisson l\u2019amenant \u00e0 s\u2019interroger sur son r\u00f4le dans l\u2019attachement materno-infantile, ainsi que la d\u00e9couverte, bien tardive certes, de la souffrance des b\u00e9b\u00e9s. Nombreux sont les soignants qui, en d\u00e9pit de graves travers institutionnels, vont d\u00e9couvrir la \u00ab\u00a0personnalit\u00e9\u00a0\u00bb du b\u00e9b\u00e9, sa richesse affective, son \u00ab\u00a0sens du dialogue\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3 class=\"h3 spip\">Les femmes sont-elles bien faites pour s\u2019occuper de la mise au monde des enfants\u00a0?<\/h3>\n<p>Cependant, historiennes et historiens nous disent, ainsi que certains philosophes (E. DORLIN, 2006), que la domination masculine de nos vieilles soci\u00e9t\u00e9s monarchiques puis r\u00e9publicaines s\u2019accommodaient mal du r\u00f4le quasi-exclusif qu\u2019on avait alors laiss\u00e9 aux femmes, professionnelles ou non, dans la naissance. Si l\u2019on accorde alors une importance nouvelle \u00e0 la reproduction humaine, seuls les hommes, affirme-t-on alors, pouvaient diriger cette fonction relevant tant de l\u2019organisation sociale que de la \u00ab\u00a0science m\u00e9dicale\u00a0\u00bb. \u00c0 ce sujet, les d\u00e9bats initi\u00e9s par la R\u00e9volution fran\u00e7aise sur la m\u00e9dicalisation de l\u2019accouchement et de l\u2019hospitalisation sont \u00e9difiants. Certains (P. CABANIS, F. de La ROCHEFOUCAUD, 1790) s\u2019interrogent sur les bienfaits r\u00e9els de cette institution dont le rapport r\u00e9cent de Jacques-Ren\u00e9 TENON (1786) a signal\u00e9 l\u2019extr\u00eame d\u00e9labrement et la gravit\u00e9 de ses cons\u00e9quences sur la vie et la sant\u00e9 des femmes et de leurs enfants. D\u2019autres r\u00e9torquent, avec raison, que l\u2019on ne peut faire dispara\u00eetre les maternit\u00e9s hospitali\u00e8res, irrempla\u00e7ables pour les femmes cherchant refuge et dissimulation de leur \u00e9tat. On envisage alors de cr\u00e9er un corps de sages-femmes destin\u00e9 \u00e0 assurer l\u2019accouchement de ces mis\u00e9rables, l\u2019accueil et les soins de leurs b\u00e9b\u00e9s. Suspendue, cette d\u00e9cision prendra effet 70 ans plus tard \u00e0 l\u2019occasion des tragiques \u00e9pid\u00e9mies de fi\u00e8vre puerp\u00e9rale (S. BEAUVALET, 1999).<\/p>\n<p>Mais surtout surgit alors un nouvel et d\u00e9cisif argument\u00a0: pour les chirurgiens de l\u2019\u00e9poque, il est n\u00e9cessaire de maintenir ces maternit\u00e9s qui constituent un lieu irrempla\u00e7able destin\u00e9 \u00e0 la recherche m\u00e9dicale et \u00e0 la formation des sages-femmes et des m\u00e9decins \u00ab\u00a0aux progr\u00e8s et l\u2019avancement de l\u2019Art de gu\u00e9rir\u00a0\u00bb (AUDIN-ROUVIERE, 1794).<\/p>\n<p>De telles conditions sont \u00e9videmment bien peu compatibles avec le respect.<\/p>\n<p>Durant tout le XIXe si\u00e8cle, il faut conforter et \u00e9tendre la domination masculine en redistribuant les r\u00f4les de la sage-femme et du m\u00e9decin, celle-ci \u00e9tant progressivement mise sous la tutelle du second (J. GELIS, 1988) et le b\u00e9b\u00e9 dans les mains du m\u00e9decin qui jusque-l\u00e0 s\u2019en \u00e9tait peu pr\u00e9occup\u00e9.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 tout, les progr\u00e8s m\u00e9dicaux semblent moins rapides que l\u2019expansion urbaine de l\u2019Europe. Les maternit\u00e9s hospitali\u00e8res s\u2019\u00e9tendent et se d\u00e9veloppent comme la pauvret\u00e9 des couches sociales qui assurent l\u2019enrichissement des nations. Et les m\u00e9decins (chirurgiens) confirment leur pr\u00e9\u00e9minence professionnelle. \u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, la sage-femme devient une auxiliaire m\u00e9dicale ou disparait dans plusieurs pays occidentaux. Elle est alors souvent r\u00e9duite \u00e0 la fonction de \u00ab\u00a0nurse\u00a0\u00bb. Lui sont interdits l\u2019utilisation des instruments et la prescription des m\u00e9dicaments. Ce qui n\u2019emp\u00eache pas de belles et solides personnalit\u00e9s de s\u2019affirmer, conscientes pour certaines des dangers qui les menacent (Elisabeth NIEL en Grande-Bretagne et Madeleine LEGRAND en France). Marie-Louise DUGES-LACHAPELLE, Marie-Anne BOIVIN, F\u00e9licie HENRY&#8230; sont parmi les plus remarquables, tant par leurs \u00e9crits que par leurs travaux et la qualit\u00e9 de leur enseignement. Hors de la situation tr\u00e8s originale de la Hollande, apr\u00e8s la Deuxi\u00e8me Guerre Mondiale, o\u00f9 les accoucheurs ont eux-m\u00eames d\u00e9fendu le principe du caract\u00e8re principalement physiologique de la grossesse et de l\u2019accouchement, soutenant ainsi la fonction premi\u00e8re des sages-femmes, et de la France, o\u00f9 celles-ci ont maintenu une forte r\u00e9sistance \u00e0 leur mise au pas, maintenant une autonomie jusqu\u2019au d\u00e9but de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, la d\u00e9qualification culturelle des sages-femmes est massive.<\/p>\n<h3 class=\"h3 spip\">Quoi qu\u2019il arrive, les maternit\u00e9s hospitali\u00e8res s\u2019imposent<\/h3>\n<p>Ainsi, en d\u00e9pit de la trag\u00e9die meurtri\u00e8re des fi\u00e8vres puerp\u00e9rales dans l\u2019ensemble des maternit\u00e9s europ\u00e9ennes au XIXe si\u00e8cle, celles-ci vont solidement s\u2019imposer au XXe, \u00e9liminant toute alternative \u00e0 ce mode d\u2019accouchement d\u00e9sormais m\u00e9dicalement contr\u00f4l\u00e9.<\/p>\n<p>Cette fois, l\u2019\u00e9volution des pratiques m\u00e9dicales s\u2019acc\u00e9l\u00e8re dans un cadre impos\u00e9 aux femmes par de multiples mesures incitatives et d\u2019organisation des soins\u00a0: sp\u00e9cialisation m\u00e9dicale, examens obligatoires, et lente mais inexorable condamnation de l\u2019accouchement \u00e0 la maison, puis des petites unit\u00e9s hospitali\u00e8res. Toutefois, ces conditions nouvelles apparaissent satisfaisantes \u00e0 la majorit\u00e9 de la population. Au point qu\u2019apr\u00e8s la Deuxi\u00e8me Guerre Mondiale, c\u2019est un v\u00e9ritable engouement qui pousse quasiment toutes les femmes vers les maternit\u00e9s hospitali\u00e8res, consid\u00e9r\u00e9es comme garantes de la qualit\u00e9 des soins.<\/p>\n<p>\u00c0 ce stade, l\u2019obst\u00e9trique du XXIe si\u00e8cle s\u2019est assur\u00e9e une autorit\u00e9 presque au-dessus de tout soup\u00e7on. N\u2019a-t-elle pas divis\u00e9 par 100 la mortalit\u00e9 maternelle et dans des proportions assez identiques la mortalit\u00e9 f\u0153to-infantile\u00a0? Et si ces deux grands marqueurs sanitaires n\u2019ont gu\u00e8re chang\u00e9 depuis 20 ans, n\u2019a-t-on pas profond\u00e9ment boulevers\u00e9 l\u2019accueil et la place des femmes dans nos \u00e9tablissements hospitaliers, mais \u00e9galement celles de nos b\u00e9b\u00e9s\u00a0? Quoi qu\u2019en disent quelques grincheux\u00a0! Nos \u00ab\u00a0grosses\u00a0\u00bb maternit\u00e9s associeraient donc la s\u00e9curit\u00e9 des femmes, et par les temps qui courent la s\u00e9curit\u00e9 est une valeur tr\u00e8s s\u00fbre, et celle des b\u00e9b\u00e9s, accordant \u00e0 l\u2019une et \u00e0 l\u2019autre, m\u00eame s\u2019il s\u2019agit d\u2019une petite fille, le statut de personne. Finis, nous dit-on, ou presque, les gestes inutiles, agressifs parfois, dont ont souffert la m\u00e8re et son enfant. C\u2019est le cas de l\u2019aspiration syst\u00e9matique des narines, du pharynx, de l\u2019\u0153sophage et de l\u2019estomac d\u00e8s la sortie du ventre des mamans, des examens p\u00e9diatriques d\u00e8s la naissance, physiquement douloureux et psychiquement dangereux, des pr\u00e9l\u00e8vements sanguins au talon ou ailleurs. Ce petit doit maintenant rester sur le ventre de sa m\u00e8re qui lui parle, dans ses bras, yeux dans les yeux, comme elle veut tout simplement. Le cordon sera sectionn\u00e9 sans pr\u00e9cipitation, les professionnels ayant d\u00e9sormais acquis cette rigueur clinique qui leur permet d\u2019appr\u00e9cier avec la pr\u00e9cision n\u00e9cessaire la qualit\u00e9 des fonctions vitales (cardio-respiratoire et neurologique) sans g\u00eaner l\u2019intimit\u00e9 des rapports entre le b\u00e9b\u00e9 et ses parents. Cet enfant devient rapidement rose, respire bien et gesticule comme il doit le faire. La plupart des malformations, dangereuses dans les premi\u00e8res minutes de vie, ont \u00e9t\u00e9 mises en \u00e9vidence avant la naissance. D\u00e9sormais, le b\u00e9b\u00e9 doit vivre ces instants dans le bain d\u2019\u00e9changes sensoriels et affectifs offert par les siens. C\u2019est sa place, et s\u2019il faut l\u2019aider et pallier quelques d\u00e9faillances, soutenir ses parents d\u00e9contenanc\u00e9s, boulevers\u00e9s et parfois m\u00eame inquiets, les soignants le feront fort bien.<\/p>\n<p>Ainsi, dit-on, professionnels mais aussi parents, nos grandes maternit\u00e9s peuvent pr\u00e9server l\u2019intimit\u00e9 des femmes et des familles, consid\u00e9rer le nouveau-n\u00e9 comme une personne infiniment respectable et participer ainsi \u00e0 son bien-\u00eatre.<\/p>\n<h3 class=\"h3 spip\">Y aurait-il encore quelques progr\u00e8s \u00e0 faire\u00a0?<\/h3>\n<p>Seulement voil\u00e0, est-ce bien toujours ainsi\u00a0? Longtemps et au risque de blesser, il faut pourtant le dire, la domination masculine et le natalisme se sont conjugu\u00e9s et ont produit un hygi\u00e9nisme autoritaire, moralisateur, disqualifiant les femmes et leurs b\u00e9b\u00e9s. Ce que le scientisme a produit au sein de nations rivales du XIXe si\u00e8cle, puis du XXe, c\u2019est beaucoup plus le culte, ou du moins l\u2019objectif, de la quantit\u00e9 plus que de la qualit\u00e9. Et s\u2019il s\u2019agissait de qualit\u00e9, c\u2019est bien le fonctionnel qui l\u2019emportait largement sur l\u2019affectif. Mireille LAGET, Fran\u00e7oise THEBAUT, Yvonne KNIBIEHLER, Marie-France MOREL&#8230; sont l\u00e0 pour nous le rappeler. Notre culture \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 celle de la belle et abondante production, au point de l\u2019opposer ou plut\u00f4t d\u2019oublier la dignit\u00e9 de la personne par l\u2019organisation de soins li\u00e9e \u00e0 cet objectif. Les psychistes eux-m\u00eames ne confirmaient-ils pas cette tendance en rappelant qu\u2019en l\u2019absence de vie ou du moins de bonne sant\u00e9, la relation n\u2019a pas de sens ou qu\u2019elle est gravement alt\u00e9r\u00e9e par le handicap qui en r\u00e9sulte\u00a0: assurons d\u2019abord la bonne marche des fonctions physiologiques de cet enfant, et nous verrons ensuite ce qu\u2019il en est de son affectivit\u00e9. Nous avons pris un mauvais pli, oubliant, nous professionnels, ou plut\u00f4t nous m\u00e9decins, ce que les femmes et les sages-femmes savent par exp\u00e9rience et non par essence ou sp\u00e9cificit\u00e9 physiologique, que les b\u00e9b\u00e9s comme les femmes et les hommes sont des \u00eatres de relation d\u00e8s la vie intra-ut\u00e9rine. Nous avons oubli\u00e9 que \u00ab\u00a0l\u2019hospitalit\u00e9 de la chair\u00a0\u00bb, pour reprendre l\u2019expression d\u2019Antoinette FOUQUE (1995), l\u2019accueil de cette vie unique dans un corps vivant et humain durant une intense et longue p\u00e9riode de transformations maturatives, de partage charnel du passage d\u2019un corps psychiquement investi dans celui qui l\u2019a fait personne, ce don \u00e0 notre humanit\u00e9 commune, est bien ce qui la fonde. Cette auteure consid\u00e8re m\u00eame que grossesse et accouchement sont le \u00ab\u00a0paradigme de l\u2019\u00e9thique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ainsi, notre volont\u00e9 de contr\u00f4le de la vie nous a-t-elle aveugl\u00e9s et nos \u00ab\u00a0prodigieux r\u00e9sultats\u00a0\u00bb nous ont-ils fait perdre le nord et la longue exp\u00e9rience d\u2019irrespect \u00e0 l\u2019\u00e9gard des femmes (S. ZWEIG, 1922) nous a-t-elle menac\u00e9s dans notre humanit\u00e9 m\u00eame. Apr\u00e8s avoir impos\u00e9 la soumission aux femmes, sans vraiment y r\u00e9ussir, par la position allong\u00e9e lors de l\u2019accouchement, apr\u00e8s la disqualification puis la mise sous tutelle des sages-femmes, l\u2019hospitalisation obligatoire, le b\u00e9b\u00e9 lui-m\u00eame fut soumis \u00e0 une mise au pas quasi-militaire. Le lever, le coucher, la toilette, les heures de t\u00e9t\u00e9es et pes\u00e9es multiples furent l\u2019objet d\u2019une r\u00e8glementation tatillonne. De nombreux gestes invasifs d\u00e8s les premi\u00e8res minutes de vie furent prescrits afin de s\u2019assurer de la bonne qualit\u00e9 du \u00ab\u00a0produit de conception\u00a0\u00bb. La longue exp\u00e9rience des m\u00e8res ne fut pas \u00e9cout\u00e9e. On alla jusqu\u2019\u00e0 leur imposer dans les ann\u00e9es 1970 de coucher leur b\u00e9b\u00e9 sur le ventre pour, disait-on savamment, les soustraire aux risques d\u2019une mort subite, pour d\u00e9couvrir 20 ans plus tard qu\u2019une telle position aggravait le risque de survenue de cette pathologie mortelle. Car la suffisance ne facilite gu\u00e8re l\u2019\u00e9coute. Il aura fallu une loi en mars 2002 pour rendre celle-ci obligatoire et admettre que les femmes, les m\u00e8res, les parents, les b\u00e9b\u00e9s eux-m\u00eames avaient des choses \u00e0 nous dire et, si nous en doutions encore, \u00e0 nous apprendre. C\u00f4t\u00e9 femmes, les positions impos\u00e9es ne sont \u00e9videmment gu\u00e8re physiologiques, souvent inconfortables, et pour tout dire font obstacle au jeu lib\u00e9rateur du corps \u00e0 corps qu\u2019est la chor\u00e9graphie de la mise au monde. L\u2019\u00e9pisiotomie est nuisible dans la grande majorit\u00e9 des accouchements et rien ne vaut, en qualit\u00e9, un accouchement spontan\u00e9 aux alentours du terme. La diminution de la mortalit\u00e9 maternelle ne passe-t-elle pas, comme l\u2019indiquent certaines \u00e9tudes aux \u00c9tats-Unis, par la r\u00e9duction du taux de c\u00e9sariennes, ainsi que par celles des d\u00e9clenchements inutiles du travail\u00a0? Comme vient de le rappeler Jacques MILLIEZ \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie de M\u00e9decine (2010).<\/p>\n<p>B\u00e9b\u00e9s et femmes sont tr\u00e8s li\u00e9s dans cette aventure. Ce qui nuit \u00e0 la maman, nuit \u00e0 son petit. Or l\u2019enfant, contrairement \u00e0 ce qui est le plus souvent affirm\u00e9, ne b\u00e9n\u00e9ficie pas toujours de cette attention et de ce respect en raison m\u00eame des logiques de productivit\u00e9 li\u00e9es aux regroupements hospitaliers. Si de futurs parents bien pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 l\u2019accueil de leur b\u00e9b\u00e9 sont tout \u00e0 fait aptes \u00e0 lui permettre de bien vivre sa p\u00e9riode n\u00e9onatale, encore faut-il que nos contraintes institutionnelles ne les g\u00eanent pas trop. Sachant que pour d\u2019autres, une aide peut \u00eatre n\u00e9cessaire et m\u00eame imp\u00e9rative. Soutien et disponibilit\u00e9 peu conciliables avec les exigences de la comptabilit\u00e9 hospitali\u00e8re.<\/p>\n<h3 class=\"h3 spip\">Dans la jubilation de l\u2019accueil<\/h3>\n<p>Nos capacit\u00e9s techniques \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 de grandes d\u00e9tresses n\u00e9onatales sont r\u00e9elles. L\u2019attention aux besoins affectifs de l\u2019enfant et de ses parents sont d\u00e9sormais rendus possibles, y compris dans les situations les plus complexes, parce que nous avons appris, pu\u00e9ricultrices, p\u00e9diatres, p\u00e9dopsychiatres, psychologues, psychanalystes, la grande richesse psychique du nouveau-n\u00e9. Malheureusement, beaucoup de professionnels sur le terrain sont souvent insuffisants en nombre quand ce n\u2019est pas en formation, malgr\u00e9 une soif de conna\u00eetre et de venir en aide. Ils luttent et se d\u00e9couragent parfois face aux obstacles administratifs qu\u2019ils rencontrent.<\/p>\n<p>Quoi qu\u2019on en dise, la logique de concentration et l\u2019obsession s\u00e9curitaire qui en d\u00e9coule sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre non plus seulement pour r\u00e9pondre au populationnisme d\u2019hier, mais bien cette fois pour assurer une productivit\u00e9 fort \u00e9loign\u00e9e de l\u2019attention due au nouveau-n\u00e9. Preuve, s\u2019il en \u00e9tait besoin, les refus dissimul\u00e9s aux demandes d\u2019alternatives \u00e0 l\u2019hospitalisation syst\u00e9matique de l\u2019accouchement. Alors que l\u2019exp\u00e9rience \u00e9trang\u00e8re nous permet aujourd\u2019hui de les consid\u00e9rer comme sanitairement au moins aussi acceptables que notre mod\u00e8le unique\u00a0: l\u2019usine \u00e0 b\u00e9b\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais les choses ont chang\u00e9. Les femmes ont acquis un statut d\u2019\u00e9galit\u00e9 devant la loi, faisant sauter un des obstacles les plus puissants \u00e0 l\u2019\u00e9mancipation des humains. Disposant librement de leur f\u00e9condit\u00e9 et ainsi de leur corps et de leur vie sociale, elles font les enfants qu\u2019elles souhaitent avec les hommes qu\u2019elles ont choisis. Croit-on raisonnablement qu\u2019un tel bouleversement n\u2019aura aucune incidence sur l\u2019histoire des naissances et l\u2019organisation des soins\u00a0? La parole des femmes ne pourra plus \u00eatre b\u00e2illonn\u00e9e ou simplement n\u00e9glig\u00e9e, nous prot\u00e9geant ainsi pour l\u2019avenir de notre dangereuse toute-puissance et des impasses mortelles qu\u2019elle g\u00e9n\u00e8re\u00a0: la tyrannie providentielle ou plus simplement l\u2019acceptation d\u2019une douce servitude. Et si nos grandes maternit\u00e9s \u00e9voluent vers de redoutables usines \u00e0 b\u00e9b\u00e9s, il faudra tout le dynamisme de cette nouvelle libert\u00e9 pour y mettre fin et permettre l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nouvelle et g\u00e9n\u00e9reuse organisation des soins p\u00e9rinataux.<\/p>\n<p>Beaucoup pensent encore \u00e0 ce propos que \u00ab\u00a0Maisons de naissances\u00a0\u00bb, accouchements \u00e0 domicile ou maintien des petites maternit\u00e9s rel\u00e8vent d\u2019irresponsables lubies, plus ou moins teint\u00e9es de sectarisme, d\u2019archa\u00efsme ou de nostalgie \u00e9cologique ou rousseauiste. En un mot, de tout et de son contraire, en particulier de l\u2019esprit de clocher, de la recherche de prestige d\u2019\u00e9lus locaux, de la d\u00e9magogie syndicale ou autres malfaisances sociales. Devrait-on choisir entre la toute-puissance de potentats bien en cour et la parole des femmes qui demandent que l\u2019on respecte l\u2019intimit\u00e9 des liens qui se tissent entre leur b\u00e9b\u00e9 et les siens\u00a0? S\u2019il n\u2019existait pas d\u2019\u00e9coute possible entre les deux discours, alors nous choisirions la parole des femmes qui r\u00e9clament la libert\u00e9 de mettre au monde leur enfant, l\u00e0 et comment elles per\u00e7oivent l\u2019accord le plus fort avec leur dignit\u00e9. Ces femmes sont une petite minorit\u00e9. Et comment en serait-il autrement apr\u00e8s des mill\u00e9naires de domination\u00a0? Mais surtout, elles sont sans doute les porte-paroles d\u2019une grande majorit\u00e9 qui a compris, encore impr\u00e9cis\u00e9ment peut-\u00eatre, que la naissance est un \u00e9v\u00e8nement social qui int\u00e9resse l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re dans son extr\u00eame diversit\u00e9. \u00c0 la condition expresse que l\u2019on en pr\u00e9serve l\u2019intimit\u00e9 ou plut\u00f4t qu\u2019on donne \u00e0 cet \u00e9v\u00e8nement bouleversant et consid\u00e9rable une place singuli\u00e8re. Nos enfants, s\u2019ils peuvent bien na\u00eetre dans de grandes unit\u00e9s hospitali\u00e8res, doivent pouvoir \u00eatre accueillis, entendus, admir\u00e9s, caress\u00e9s partout o\u00f9 vivent leurs a\u00een\u00e9s\u00a0: petites maternit\u00e9s, maisons de naissance, domicile. Accompagn\u00e9s des sages-femmes, premi\u00e8res professionnelles de ces instants singuliers que sont la vie intra-ut\u00e9rine et la mise au monde d\u2019une personne dont l\u2019extr\u00eame d\u00e9pendance vient nous apprendre \u00e0 vivre. Ils nous enseignent ainsi \u00e0 vivre ensemble.<\/p>\n<p><strong>Paul CESBRON<\/strong><\/p>\n<p><strong>Sabl\u00e9, le 26 septembre 2010<\/strong><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Peut-on raisonnablement imaginer que les mod\u00e8les d\u2019organisation adopt\u00e9s par les humains puissent leur faire perdre leur humanit\u00e9\u00a0? Partiellement peut-\u00eatre, provisoirement sans doute, l\u2019histoire en atteste. Mais totalement et d\u00e9finitivement, ce n\u2019est envisageable que sous la forme d\u2019une autodestruction. On ne retiendra donc pas cette hypoth\u00e8se. 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